lundi 4 juin 2012
 

Steven Wilson - Insurgentes

(2009)

Il en aura fallu du temps au bonhomme Wilson pour sortir son premier disque solo. Et les a priori qu’on avait pu développer sur ce disque n’abondaient pas forcément en sa faveur… Eh oui, on a beau aimer pratiquement tout ce qu’il fait, le Steven, on n’en reste pas moins un foutredieu de pisse-froid… enfin… on sait rester critique, quoi. Au rang des interrogations, on se demande pourquoi maintenant. Ce disque, ça fait des plombes qu’il en parle, et il choisit le moment où la popularité de Porcupine Tree n’a jamais été aussi grande. On ne va pas dire qu’il a besoin d’une pause, puisqu’il vient de sortir un nouvel album avec No-Man. On ne va pas dire qu’il a connu une explosion de créativité, puisque ça fait plus de vingt ans que c’est comme ça. Pour faire bref, on se montre un poil suspicieux parce que c’est « un peu trop » le bon moment pour le sortir, ce disque. Autre pierre d’achoppement préalable : ce disque est présenté comme glacial, sombre, introverti, le machin le plus dark qu’il aurait jamais pondu, à cent lieues de tout ce qu’il pu faire jusqu’ici. « Chouette », direz-vous. Ben non, pas chouette. Des annonces comme ça, combien en a-t-on entendues pour voir les belles promesses s’écraser sur le mur de la réalité ? D’ailleurs, le premier single, Harmony Korine, sonne comme du Porcupine Tree.

Qu’à cela ne tienne, pour tout râleur agréé et assermenté qu’on soit, on va quand même le chercher, ce disque. On rentre chez soi, on l’écoute, le disque se termine.

Oh putain… oh putain…

On remet le disque.

Oh putain…

Parce que Steven Wilson n’a réussi qu’une chose avec ce disque : annihiler durablement la concurrence. On nous avait promis un disque ambiant. Il l’est. On nous avait promis un disque aux relents de post-rock. On l’a. On nous avait promis du Steven Wilson. On l’a. On nous avait promis la lune. On l’a. L’impression la plus marquante est celle d’avoir écouté quelque chose que l’on n’avait jamais entendu auparavant. L’album est truffé de chansons, de passages, de sons qui sont radicalement neufs et inédits. Les claques que l’on se prend de morceau en morceau sont tout simplement pétrifiantes et souvent génératrices d’un véritable effroi, comme sur le final d’Abandoner.

Si les disquaires auront vite fait de ranger l’album dans leur rayon Metal-prog (comment ça, il n’y a pas de rayon Metal-prog chez les disquaires ? Brûlez-les tous !) en raison des (dé)constructions parfois alambiquées des titres, le refus de l’esbroufe et l’absence de toute démonstration empêchent de mettre Insurgentes sur le même pied que ses prétendus coreligionnaires, parmi lesquels même Porcupine Tree. Même si la patte Wilson est bien là et immédiatement identifiable (Harmony Korine qui sonne comme PT, on l’a dit, mais aussi Venene para la habas qui a de faux airs de No-Man), il est impossible de cataloguer ce disque comme un pendant des autres groupes de Wilson. Une des raisons est certainement liée aux divers intervenants présents ici, mais aussi aux absents. La basse de Colin Edwin, par exemple, donne un groove qui participe énormément au son de Porcupine Tree. Son remplacement par divers musiciens (parmi lesquels Tony Levin) ou par Steven Wilson lui-même (qui assure plus d’une douzaine d’instruments sur le disque, soit dit en passant) participe énormément à conférer un nouveau son au disque. Idem pour le piano derrière lequel s’est assis notamment Jordan Rudess (qui a dû être ravi de voir sa participation pour une fois mixée correctement). Seul rescapé, Gavin Harrisson cogne toujours les fûts avec la même âpreté (même s’il est souvent accompagné par Wilson aux percussions). Autre collaboration désormais récurrente : celle de Lasse Hoile au visuel (un documentaire sur l’album va d’ailleurs paraître en DVD).

La qualité sonore, une obsession chez Steven Wilson, atteint ici de nouveaux sommets. C’est presque normal dans le chef de l’Anglais, mais bon, c’est tout de même important de le répéter. D’autant plus que cette obsession trouve écho dans le documentaire de Lasse Hoile, qui montre Steven Wilson détruire et brûler un I-pod. Avec tout le temps qu’il passe en studio pour nous proposer des bijoux ciselés à la perfection, estimerait-il être en droit d’attendre de son public une écoute attentive et pas seulement une approche superflue, à la sauvette ? Ce n’est en tout cas pas la première fois qu’il mentionne en interview sa désapprobation de l’écoute sur le net (on ne parle là même pas de la question du piratage, mais du fait d’écouter superficiellement un peu de tout, dans de mauvaises conditions). Amusant dans ces conditions de constater qu’il avait offert à ceux qui avaient précommandé l’album sur son site la possibilité de le télécharger gratuitement en attendant de recevoir leur exemplaire…

Enfin, on l’a dit, cet album est l’un des plus sombres de la discographie de Wilson. On se rappellera qu’au moment de le composer, il écoutait beaucoup de cold wave et notamment la cold trilogy de The Cure. Si le très propret Wilson n’est pas vraiment du genre à s’enfoncer dans les méandres de la folie et de l’autodestruction, il aime se complaire dans ces ambiances torves et désenchantées, et c’est exactement ce qu’il nous propose ici : une descente aux enfers par procuration ; pas le disque accouché dans la douleur d’une âme torturée, mais le témoignage d’un Monsieur-tout-le-monde désabusé et qui a choisi, comme il l’avait fait sur Fear of a blank planet, d’accepter cette noirceur et de l’observer plutôt que de l’embrasser et la faire sienne.