
(2009)
S’il n’y avait qu’une seule prouesse à mettre au crédit de Placebo depuis une dizaine d’années, c’est le génie avec lequel il s’est évertué à dilapider l’important capital-sympathie accumulé avec ses deux excellents premiers albums. Revenons un instant sur l’état du rock en 1996 : Nirvana était mort, tout comme l’étaient les Pixies et Alice in Chains. Pearl Jam et les les Smashing Pumpkins avaient déjà donné le meilleur d’eux-mêmes. Restait Marilyn Manson, voire même KoRn comme valeurs montantes mais leur agressivité les coupaient d’office d’une partie importante du public. Dans ce contexte morose, Placebo, sa simplicité, son énergie delurée, sa rage adolescente tout juste contenue et même son androgynie pas encore tartignole, furent une véritable bouffée d’air frais. Si le trio ne fut pas forcément la révolution Indie que tout le monde espérait, le manque d’alternatives du moment fit qu’ils ne passèrent sans doute pas loin de cette consécration. C’était une autre époque, un autre millénaire, même. Qu’incarne encore aujourd’hui Placebo sinon un cliché ambulant, à ranger aux côtés d’un HIM ou d’un Indochine... une lourde usine à hits-singles mous, faussement trash, vraiment pute ? Mais Placebo est également un étonnant succès de niche, où l’intérêt formel de la musique a finalement moins d’importance que ce qui gravite autour d’elle. Tu as entre 13 et 17 ans ? Tes parents ne veulent pas que tu traînes avec tes copains à casquettes qui écoutent du rap et tu es fan de rock par défaut ? Tu est sujette à des crises de nombrilisme sévères ? Bref, ce que tu veux, c’est du son qui fait chier tes vieux (mais pas trop, sinon ils ne t’achèteront pas ton poney) parce que tu sais que tu es sexuellement ambiguë et que tu kiffes trop les mecs qui assument leur souffrance qui déchire à l’intérieur ? Ne cherches plus, jeune cliente, Brian Molko a bossé rien que pour toi. Brian Molko sait ce que tu souhaites et va te le donner (enfin, te le vendre).
Parce que Placebo se limite misérablement à cela, aujourd’hui : un look, une attitude, un petit rat chantant qui monopolise l’attention, un créneau conquis d’avance et un public fidèle au "concept Placebo" bien plus qu’à ses réalisations. On parle quand même d’un mec qui a traîné en justice un photographe qui l’avait paparazzé avec sa petite famille pour "atteinte à son image de marginal", ce qui est lui est fondamentalement beaucoup plus nuisible que n’importe quelle opinion sur ses facultés de composition. Partant de là, le groupe aurait bien tort de se crever la couenne à prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Placebo est aujourd’hui un simple livreur périodique de pop-rock-emo-gothique-indie en gros, un U2 avant l’heure, dans un créneau différent. On ne peut même pas mettre cette accusation sur le compte de l’immobilité. Tenter de trouver un nouveau type de son de temps à autre, c’est peut-être ce qui se rapproche le plus chez eux de la notion de "genèse d’un album". Placebo a viré électro quand le besoin - ou plutôt les chiffres de vente - le réclamaient. Et il serait abusif de prétendre que Battle for the sun est tout à fait similaire à son prédécesseur. Le groupe proclame haut et fort un certain retour à l’énergie, factice comme tout le reste et met paradoxalement la pédale douce côté provocation, ce qui n’est peut-être pas plus mal. Compose beaucoup de chansons, même et surtout des pas bonnes. Et obtient un résultat assez singulier, sorte de power-pop très épurée matinée de sonorités low-fi. Sans surprises, on déniche quand même sur l’album une poignée de titres potables (For what it’s worth, The never-ending why) mais dont la pérennité n’est sans doute pas assurée au-delà de quelques jours d’écoute assidue. Ces titres ont également pour caractéristiques d’être plutôt basiques, comme s’ils renouaient (Volontairement ? Par accident ?) avec le ton des débuts. Lorsque Placebo se veut ludique (les strophes en espagnol de Ashtray heart) ou imaginatif (le ton scandé de Battle for the sun), on titube à la limite du supportable. On laissera le mot final à Molko, étonnamment réaliste au terme de l’enregistrement de Meds : Today, we’re less a band than a brand. Si c’est lui qui le dit...
