lundi 4 juin 2012
 

Iggy Pop - Préliminaires

(2009)

Il est des albums qui sont emmerdants au possible à chroniquer. Des albums qu’on retourne dans tous les sens sans parvenir à leur trouver un réel intérêt mais qu’on écoute, voire qu’on réécoute quand même avec obstination, saisi par la légitime fascination qu’exercent les choses qu’on n’avait absolument pas vu arriver. Tel est d’ailleurs le cas de cet indescriptible fourre-tout que nous propose Iggy Pop, dépourvu de la moindre unité comme de la moindre composition qui agiterait ces petites enzymes primitives qui font qu’on accroche instantanément à un stimuli auditif. Oui, je parle bien d’Iggy Pop, l’animal défoncé qui beuglait des insanités en montrant sa bite durant les années 70, le revenant revenu de tout qui tourne dans des pubs pour la téléphonie et aborde son passé, son présent et son avenir avec le cynisme tranquille qui lui procure le poids des ans et un parcours qui, tout en dents de scie qu’il soit, incarne toujours une certaine idée du destin punk.

Premier titre et première surprise de taille puisqu’il s’agit des feuilles mortes, une chanson initialement composée par Jacques Prévert en 1945, qui a connu plus de 600 interprétations depuis cette date. Si le jazz s’en est très tôt emparée et s’il existe une version disco par Grace Jones, on ne s’attendait pas à ce qu’un personnage comme Iggy Pop l’ajoute à son tour à son répertoire. Le résultat est pourtant intéressant, et la voix rauque de l’ancien Stooge se marie plutôt bien à la simplicité absolue de ce classique du cabaret français. Ce ne sera d’ailleurs pas la seule trace d’influence française à découvrir sur le seizième album solo du vieux forban. Ainsi, She’s a business est repris en version française sous l’appellation Je sais que tu sais. La pochette du disque est signée Marjane Satrapi, artiste franco-iranienne acclamée pour la savoureuse BD tragi-comique Persépolis tandis que l’humeur mélancolique et introspective qui prédomine tout au long du disque auraient été influencés par la lecture de La possibilité d’une île, le dernier Houellebecq. Iggy récite d’ailleurs des passages du livre - en anglais - sur Machine for loving. Après cette virée parisienne, Iggy s’amuse un peu avec tout ce qu’il trouve : ainsi s’improvise-t-il frontman d’un orchestre de jazz de l’entre deux-guerre sur un King of the dogs joyeusement déglingué ou crooner de variété avec Spanish coast. Il s’égare même dans l’euro-pop boiteuse le temps d’un Party time. Instrumentation minimale, chant un peu voilé... mais quand même davantage de carrure physique et des cheveux plus jaunes : avec How insensitive, l’homme semble presque vouloir s’installer dans la place laissé vacante par le départ de Carla Bruni pour le poste de Miss-pot-d’fleur officielle de l’Elysée. Parce que tout de même, bon sang ne saurait mentir, Nice to be dead, un rock aussi vicieux que fangeux, est sans doute ce qui subsiste de plus proche des centres d’intérêt traditionnels de l’Iguane.

Iggy peut-être fier de lui : bien que ce travail s’inscrive clairement dans la tendance "J’explore mes multiples dimensions artistiques maintenant que mon plan de retraite est assuré", James Jewel Osterberg a coiffé tout le monde au poteau en livrant un matériel aussi éloigné qu’il soit possible de l’être de son univers habituel. La surprise n’aurait pas été plus grande si on avait découvert Lemmy occupé à enregistrer un album de reprises flower-power, ou si U2 se découvrait une passion subite pour les chants de gorge inuit et les claquettes (Ok, au niveau de l’intérêt qu’il suscite aujourd’hui, c’est un peu comme si c’était le cas). Mais qu’est-ce qui a pu passer par la tête de l’arrière-grand-père du punk pour aboutir à ce résultat ? La dernière cargaison était-elle coupée au savon de Marseille ? L’explication est plus prosaïque. Iggy, il trouve que les rockeurs d’aujourd’hui, c’est rien que des minables qui ne comprennent que pouic à l’instrument qu’ils tiennent en main et à l’état d’esprit qui va avec. Aussi, plutôt que de leur filer une bonne leçon comme tout vétéran réac’ l’aurait fait, Iggy a décidé de s’éloigner avec toute la dignité dont il est capable. Le rock, il le leur laisse, à ces petits branleurs : ils n’ont qu’à lui faire subir les derniers outrages avec leurs sales petits doigts qui s’écorchent sur des arpèges basiques. Lui, il va aller s’occuper avec quelque chose d’absurde et de complètement imprévu. Se serait-il attelé à un album de blues qu’on n’y aurait vu qu’une classique crise de la soixantaine, de celle qui fait que les vieux rockers teigneux s’efforcent d’acquérir un vernis de respectabilité sur le tard. Mais là, le choix des tendances abordées est tellement décalé par rapport au personnage qu’on ne peut effectivement y détecter qu’un majeur en deuil symboliquement dressé à l’adresse du rock des années 2000. Très punk finalement, comme attitude. Il n’empêche que si on écoute l’album avec un fin sourire aux lèvres, on n’ira pas jusqu’à considérer cette escapade ludique comme une révélation artistique qu’Iggy aurait toujours soigneusement dissimulée pour des impératifs commerciaux et médiatiques. Et qu’à tout prendre, on espère finalement davantage le voir mourir sur scène en éructant "My idea of fun" que d’assister à une lente transformation en une sorte d’Henri Salvador du Michigan...