
Antonia Bird (1999)
Les films dont la préparation a fait l’objet de prises de bec entre les producteurs et le réalisateur donnent souvent des films le cul entre deux chaises. Et plus le clash sera important, plus les fesses seront écartées. Le plus souvent, la première victime est le film. Collatéralement, le spectateur trinque presque automatiquement (I, robot est un grand classique de film gâché). Et parfois, c’est carrément le réalisateur qui boit la tasse (John McTiernan, toujours pas remis de l’expérience du Treizième guerrier). Mais de temps en temps, les tensions en coulisses sont génératrices de films uniques, barrés de par leur impossibilité à se positionner. C’est indéniablement le cas de ce Vorace.
Il faut d’abord rappeler que le clash dont question n’a pas eu lieu directement entre Antonia Bird et la production, mais plutôt entre la production et le premier réalisateur Milcho Manchevski, remercié en cours de route. L’anglaise, suggérée par Robert Carlyle, a donc surtout eu pour mission d’essuyer les plâtres et de reprendre au pied levé un film auquel elle n’avait pas du tout été associée. Et si elle a pu apporter nombre de chamboulements au film et à sa narration, elle n’a toutefois pas eu carte blanche sur l’intégralité du film et n’a pu disposer du final cut. Cela ne l’a néanmois pas empêchée de parvenir à imprimer une véritable personnalité au film, et de s’approprier le matériau scénaristique touffu de Ted Griffin.
Et nous voilà donc embarqué dans une histoire de cannibalisme sur fond de conquête de l’Ouest, dans laquelle sont brassés avec intelligence, humour et férocité une foultitude de thèmes par moments assez proches du vampirisme, la relation entre Guy Pearce et Robert Carlyle étant presque teintée de sensualité sur le final. Le film est parvenu à trouver un juste équilibre entre le premier degré, qui permet l’implication, voire la réflexion, et le second degré, qui ne rend pas le film trop prétentieux et l’empêche de sombrer dans la caricature.
Et à la multitude de thématiques abordées fait écho le nombre de genres que le métrage évoque : western, horreur, conte fantastique, survival, comédie noire, etc. Il en est de même pour les ambiances tour à tour oniriques, angoissantes, décalées, mystiques, ou violentes. Et c’est là que le miracle opère : tout se maelström fonctionne. Toutes ces bribes éclatées s’emboîtent comme un casse-tête enfin solutionné. Un point fort à souligner est également la musique, cosignée par Damon Albarn. Extrêmement mise en avant (elle le serait trop si l’on se trouvait dans un film normal, mais Vorace n’est pas un film normal), elle peut tout autant souligner le propos du film que prendre les images à contretemps, pour un rendu étonnant et décalé.
Le film est clairement unique, et de ce fait mémorable. Et malgré les visions répétées, on ne se lasse pas de le revoir, et même : l’angoisse sourde et le malaise persistent.
