lundi 4 juin 2012
 

L’album du moment
Verone - La Fiancée du Crocodile

(2010)

A la sortie de leur premier album Retour au zoo en 2005, Verone reçut de divers journaux et magazines, Libération en tête, des louanges du type "album français de l’année" et autres choses du même genre. Fatalement, des dizaines de chroniqueurs se jetèrent sur le disque histoire de cracher dessus pour le principe, et autant d’autres tentèrent de le défendre. Certes, le style était marqué, entre des textes en français mélancoliques, une voix traînante, et une orchestration allant autant vers une électronica appuyée que vers des classiques planants des années 70. Tout ce qui pouvait irriter un paquet de gens, comme en hypnotiser un paquet d’autres. En attendant, le groupe, formé de Fabien Guidollet et Delphine Passant, aidés par Stéphane Auzenet, s’en foutait bien, et tournait régulièrement, déstructurant leurs morceaux sur scène comme s’ils avaient vingt ans de carrière derrière eux. Bluffants, il faut bien le dire. Compte tenu de la qualité de la production, il était en effet difficile d’imaginer concrétiser les chansons telles quelles sur scène. C’est juste que la production cachait qu’en fait, derrière les nappes de synthé et la boîte à rythmes, il y avait guitare acoustique et banjo. En live, on voyait les racines du truc, sans qu’elle paraissent nues, on voyait la source, l’eau pure. En live, le groupe proposait par ailleurs nombre de chansons inédites, pleines d’humour et d’invention. Des terres sur lesquelles l’album, presque grave, ne s’aventurait guère. Pas pour rien qu’il me plaisait tant, ce disque, moi le fan de cold wave.

Cinq ans après, le trio est devenu duo. Les concerts ont continué. Et les chansons inédites devaient voir le jour en disque. C’est Sean Bouchard, patron du label bordelais Talitres, qui finit par leur en donner l’occasion. Un label pourtant tourné vers la musique anglo-saxonne : rock indé, folk, pop. Seulement voilà, les racines de Verone, elles sont profondes. Ce second album, on nous le vend comme "organique", à l’inverse du précédent, qui serait "synthétique". Ce n’est pas si simple. L’arbre n’a pas changé, il a juste un feuillage plus vert, et il est plus rieur. Printemps contre automne, peut-être, mais c’est là la seule opposition que je veux voir entre ces deux disques.

Evacuons tout de suite le livret de La Fiancée du Crocodile. L’album, comme le précédent, est coproduit par Tom Fury. Deux ingés son se sont partagés le mixage pour moitié : Yann Arnaud (Air, Syd Matters, Jeanne Cherhal, Camille...) et Paul Kendall (Depeche Mode, Nitzer Ebb, Recoil, NIN...). Je dis "évacuer", mais mine de rien, voir Paul Kendall ici, eh bien ça m’a fait un sacré choc. Bien plus que de voir Jeanne Balibar au chant, Mark Kerr à la batterie, Frédéric Lo à la guitare, et d’autres encore (chacun sa culture ; moi, je n’écoute pas de chanson française, à quelques exception près, dont celle-ci). Attention, les invités ici ne sont pas des béquilles pour pallier à des "manques" de nos amis Delphine et Fabien. Non, voyez juste La Fiancée du Crocodile comme un cirque, une piste circulaire où les gens entrent participer à un numéro, puis ressortent, et reviennent costumés différemment pour un autre numéro. La pochette, très colorée, presque naïve, ne ment pas. On va voyager.

Comme je l’ai dit, c’est un disque de printemps. Dès le premier titre, La Fiancée du Crocodile, justement, on sent une petite différence d’ambiance. La voix est moins appuyée, plus directe. Moins évanescente, elle raconte. Seulement ce qu’elle raconte est absurde. Le format est pop, pimpant, et pointu, mais les paroles laissent poindre la fantaisie et un peu de noirceur. J’sais bien que quand je casserai ma pipe / Elle versera pas une larme pour moi / L’enterrement il sera pas utile / Avant de m’bouffer elle m’noiera... Le titre suivant, Silence radio, est une ballade chaloupée qui donne envie de s’évader vers le sable. Guitare, banjo, lap steel, contrebasse... Mais où nous emmène donc Verone ? Alors qu’on semble enfin connaître le terrain, paf, Fabien et Delphine repassent derrière le rideau pour délivrer un titre à l’ambiance très travaillée. Arrangement à l’anglaise, presque, pour Transparent. Avez-vous déjà ressenti cette impression très curieuse que personne ne vous voit ? Tout semble bien aller autour de vous, il fait beau, vous êtes chez le poissonnier, mais tout le monde vous double, vous ne semblez pas exister. Moment de flottement saugrenu, que survole Jeanne Balibar et sa voix moqueuse.

Mais comment le prochain titre va-t-il s’enchaîner avec celui-ci ? Pas de souci, il suffit de tourner la roue, on ne sait pas sur quoi on tombera. Avec Etre beau ou mourir, c’est la vacharderie, énumération sèche de concepts de "beauté" (Régime végétarien, corset serré et maintien / Lifting, correction, bistouri, lipposuccion), opposée à un refrain ultra mélodique, tout cela monté en neige avec un crescendo terrifiant. Garage, c’est un titre avec du groove, mixé superbement avec de nombreux bruitages parfaitement en phase avec le texte, et trompette et clarinette à la clé. On a l’impression d’être au volant d’une décapotable. Seulement, plus le texte avance, plus on a l’impression que ça tourne trop fort... et au final, quand on prend conscience du sens que prend la chanson, on se prend un mur. Un vrai mur. J’en suis resté figé. Glacé. Je me suis rarement fait avoir comme ça, je vous le dis. Presque difficile après de remonter la pente, je le dis honnêtement. Et la pente va se remonter doucement, après une ballade d’une noblesse rare, Le Bal de l’Empereur, puis un titre pimpant, bien connu sur scène, L’Elixir du Suédois et ses métaphores animalières, que vous pourrez chanter à vos enfants pour les menacer gentiment. A La Tête à l’envers, titre funky que Mathieu Boogaerts ne détesterait pas, succèdent Hamac, seul titre qui rappelle, par son phrasé, Retour au Zoo (en particulier l’excellent Alaska), et enfin Le concours d’imitation, et son environnement forain - on y revient... Tournez la roue, messieurs-dames, vous gagnerez peut-être...

Je ne fais jamais du track-by-track, mais il ne faut jamais dire jamais. Plusieurs routes se succèdent sur ce disque, et je ne sais ce qui se passerait si je ne les prenais pas dans l’ordre prévu. Il y a des choses un peu sombres derrière ces couleurs vives. Presque du grand-guignol derrière les jouets d’enfants. Bref, un disque bien plus adulte qu’il n’y paraît. Cynisme, invention, fantaisie mêlés. Textes très travaillés. Mixage merveilleux - une véritable éclate au casque. Rien n’est prévisible, même aux réécoutes. Impressionnant.