lundi 4 juin 2012
 
 
 

Vents

Saint-John Perse (1947)

Chaque entame de lecture d’un recueil poétique revêt plus d’importance pour moi que pour tout autre ouvrage littéraire. Vecteur par excellence de la part habituellement la plus incommunicable de nous, la poésie fait usage d’outils on ne peut plus personnels et subjectifs. Elle forme et contraint son message par un jeu de langage au plus près du verbe, de l’émotion et des sens. Nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons aimer tout le monde : alors lorsqu’en face de nous, par poèmes interposés, se trouve un être qui parle au plus brut et au plus proche de lui-même, il devient extrêmement ardu de véritablement tomber sous le charme – dans tous les sens du terme.

Pourtant, l’existence de cette petite chance bien réelle de rencontrer quelqu’un qui semble avoir écrit pour moi me pousse chaque fois à retenter l’expérience. Mais qu’elles peuvent être difficiles, ces premières lignes à parcourir ! Il suffit d’un mot mal négocié, d’une présentation qui ne convient pas, d’un sens trop obscur ou trop clair, pour mettre en danger tout le reste de la lecture. Parfois la rencontre s’opère malgré tout, parfois elle semble proche mais n’intervient jamais, et souvent on la décline, avec froideur ou déception. Mais lorsqu’elle est immédiate, quel choc !

C’est ce qui m’est arrivé en lisant Vents de Saint-John Perse. Une lecture concluante au-delà de mes espérances. Le recueil développe un rythme qui semble inépuisable, un renouvellement permanent, c’est jachère, amendement, labour, semailles, germination, récolte et jusqu’au pain cuit posé sur la table, en à peine quelques dizaines de pages. On est porté par cette lecture qui dépasse et l’homme quotidien et les petites croyances dont on se saoule avec une feinte satisfaction.

Toute cela est exalté par un langage dense, elliptique, énumératif parfois, jamais piégé ni enlisé dans les associations habituelles ou attendues. Certains mots, bien sûr, reviennent au fil du texte, mais ils sont pris dans un tel volume de langue (presque pas une page qui ne comporte un mot inconnu ou au sens incertain) que Saint-John Perse réussit le tour de force d’une œuvre qui semble échapper à la fatalité de la répétition - répétition que je retrouvais jusqu’ici dans toutes mes lectures poétiques, appréciées ou non.

De plus, en dépit de ce vocabulaire parfois inconnu ou difficile et de ces avalanches de symboles et métaphores, Vents ne produit pas un effet d’érudition lourde à la limite de l’indigeste comme, disons, les Trophées de José-Maria de Heredia, non plus qu’il n’engendre un sentiment d’égarement chez le lecteur face à une trop grande liberté d’interprétation. Un tour de force suffisamment rare pour être souligné, peut-être porté par le contexte d’écriture : les tourments de la seconde guerre mondiale finissante et l’exil du poète et diplomate Saint-John Perse aux États-Unis.

Ce qui me plaît particulièrement, et qui est presque toujours la marque de mes auteurs préférés, c’est l’impression à la lecture que les mots finissent par s’éclipser devant ce qu’ils masquaient. Appelons ça le "sens", le "message", une "résonance de cœur" ou une "élévation d’âme", ça n’a pas tellement d’importance après tout : ce qui était supposé incommunicable s’est révélé au lecteur. Le vent des mots (allons-y pour les analogies prévisibles), comme le vent météorologique que nous connaissons, acquiert la même transparence pour nous amener à "voir" enfin ces innombrables particules qu’il transporte, et qui déterminent son parfum. Et là où certains auteurs ne produisent cet effet que par intermittence, Saint-John Perse le réussit à chaque page de ce recueil.

Désormais l’un de mes classiques, sans une hésitation !