lundi 4 juin 2012
 

Un plan simple

Sam Raimi (1998)

Sam Raimi est de ces trop rares réalisateurs à être capable de donner dans tous les genres. Après s’être éclaté sur les Evil dead, avant d’aller se perdre sur les Spiderman (pas que les films soient mauvais, loin de là, mais n’est-il pas regrettable que des réalisateurs de sa trempe ou de la trempe d’un Brian Singer s’engluent dans des films à plusieurs épisodes, donnant quasiment dans le fonctionnariat filmique ?), il nous offrit ce sublime Un plan simple. L’histoire est d’une simplicité affligeante : après avoir trouvé une forte somme d’argent dans la carcasse d’un avion écrasé en pleine forêt, trois hommes vont prendre la décision de garder ce cadeau du ciel pour eux. A partir de là, la cupidité, la bêtise et la méchanceté vont se charger de broyer nos trois lascars qui ont cru que c’était ça, le rêve américain : une manne céleste.

On a vite fait de comparer ce film au Fargo des frères Coen, pour son principe de film noir sur fond blanc de neige. Mais l’approche est radicalement différente. Là où les frangins avaient recours à un second degré et un sens de l’absurde qui contrebalançait, et, in fine, intensifiait l’horreur des événements jusqu’à nous en retourner l’estomac, Sam Raimi opte pour une approche plus frontale, plus évidente peut-être, celle du premier degré pur et dur. Si l’avalanche de désastres qui s’abat sur les anti-héros de service, dans la plus belle application de la loi de Murphy qui soit, pourrait finir par lasser, il n’en est ici rien, du fait d’un traitement des personnages absolument remarquable. Le crescendo dans la violence est constant, la descente aux enfers est impitoyable et les réactions de Hank et ses compagnons de fortune semblent couler de source pour les guider vers l’inéluctable. Car cette fatalité pèse de tout son poids sur ces Américains moyens, qui ont, de temps en temps, l’occasion de dire STOP ou de dire NON, et qui, parce qu’ils ont posé le mauvais choix, sont dès lors entraînés quoiqu’il arrive vers le naufrage au gré de situations cornéliennes, mises en scène avec justesse et sobriété (non, ça ne veut pas dire plan-plan et sans originalité, loin de là) et agrémentées de dialogues impitoyablement ciselés.

Le tour de force de Sam Raimi, et il est aidé en cela par des acteurs extraordinaires, Bill Paxton et Billy Bob Thornton en tête, est de nous convaincre que nous n’aurions sans doute pas agi autrement à la place des protagonistes. Aucun acte héroïque n’est posé. Aucun acte de barbarie de psychopathe refoulé non plus. Il s’agit purement de Monsieur tout-le-monde qui marche bien droit dans sa petite vie, décrite avec une virulence phénoménale par Bridget Fonda (qui joue l’épouse de Hank, interprété par Paxton) dans une des scènes les plus intenses du film, dérape juste une fois, une petite fois, et ne parvient pas à rattraper sa chute. Même lorsque Hank commet un meurtre de sang froid en étouffant un fermier qui passait au mauvais endroit au mauvais moment, on se dit qu’on aurait peut-être fait comme lui à ce moment de l’histoire, coincé comme il l’est par son désir de protéger son frère et sa certitude d’avoir déjà été franchi le point de non retour. Il serait également criminel de passer sous silence l’interprétation incroyable de Thornton dans le rôle de Jacob, frère de Hank, idiot du village pas gâté par la nature. Le jeu de Thornton, d’une sensibilité à fleur de peau, rend magnifiquement toute la détresse de ce personnage torturé par le débat qui fait rage en lui, et dont il ne comprend pas forcément tous les tenants et aboutissants.

Sans concession, à la conclusion glaciale, Un plan simple n’est pas de ces films qui dénoncent l’avidité et vous montrent « ce qui se passe si on se comporte mal », mais plutôt un film-miroir d’un auteur qui n’avait apparemment pas une grande foi en l’espèce humaine à ce moment de sa vie.