lundi 4 juin 2012
 

Tyrannosaurus Rex - My People were fair and had sky in their hair... but now they’re content to wear stars on their brows

(1968)

Selon une théorie élaborée à Londres à la fin des années des 60 et occultée par la paléontologie classique, le Tyrannosaurus Rex est bel et bien l’ancêtre du T-Rex, et non un simple synonyme. Moins bien adapté à la survie en milieu changeant que ce dernier, il disparut en l’espace de quelques années et fut remplacé par le super prédateur bien connu des foules. A vrai dire, ce constat concerne principalement sa sous-espèce à paillettes et à poils longs, le "Bolanosaurus" qui, avant de devenir le symbole vivant d’une hystérie médiatique telle qu’on n’en avait plus vu depuis les Beatles, avait connu les affres de l’incertitude artistique et de la non-reconnaissance populaire.

Tyrannosaurus Rex, dont il s’agit ici du premier album, constitue une parenthèse très particulière dans la carrière de Marc Bolan, différente du rock un peu rigide de John’s Children, et plus encore de la machine à tubes Glam qu’allait devenir T.Rex. En dépit du soutien de personnalités telles que Tony Visconti et John Peel, la formation ne récoltera en effet qu’un succès tout relatif, ce qui incitera Bolan à refonder intégralement l’optique musicale de son groupe. En attendant, du haut de ses 21 ans, le jeune homme a une idée ambitieuse de son avenir : rêveur et extraverti, il pense ses compositions comme autant d’envolées oniriques vers les univers imaginaires qu’il affectionne tant mais, soucieux ne ne pas être perçu comme un simple groupe psychédélique supplémentaire, il se tourne vers l’acoustique, pour un résultat folk dans les sonorités, très rock’n roll dans la structure. Très différentes de ce mélange de douceur et de rusticité qu’on associe généralement au folk, les compositions de Bolan sont, en ce temps-là, endiablées et excessivement chargées, emmenées tambour battant par un tourbillon de guitares nerveuses, mais aussi par les arpèges d’une harpe, du gong, un curieux jouet appelé "Pixiephone" et tout ce qui pourrait conférer à la musique une aura vaguement mystique. De ce chaos musical jaillit un étrange climat, à la fois tourné vers l’Orient et le Moyen-âge, tous deux fantasmés de manière à correspondre aux fantaisies de l’ère psychédélique. Dans les thématiques abordées, Bolan fut donc quelque chose comme un précurseur : progueux et metalleux allaient bientôt fondre sur les univers Fantasy comme la vérole sur le bas-clergé. De façon moins évidente, on se rapproche également beaucoup de l’approche décomplexée de l’actuelle scène Weird-folk, jamais en retard d’un délire régressif.

Tout atypique qu’elle soit, la musique du Tyrannosaurus annonce pourtant par certains aspects ce qui allait suivre, en raison du recours aux bongos (martelés non par Mickey Finn mais par le très adéquatement nommé Steve Peregrin Took) et de l’inimitable organe, félin et affecté, de Marc Bolan. Pour autant, il est clair que Tyrannosaurus rex est une formation qui se cherche encore. La volonté de séduire est bien présente, mais la méthode ne suit pas : à l’exception du magnifique Child star, les courtes compositions de ce premier album n’ont rien d’impérissable, et leur enjouement ne parvient pas à dissimuler le manque d’épaisseur dont elles souffrent. Pourtant promoteur de l’imagerie du groupe, Bolan peine à lui donner corps : il redoute que des refrains pop lui fassent perdre toute spécificité et n’ose pas s’aligner sur le progressif, de crainte de se couper du grand public amateur de pop. A cela s’ajoutent des relations toxiques entre les deux moitiés du groupe. Bolan mène une vie stable tout en aspirant à la starisation. Took est un toxicomane, notoirement instable, ami de Syd Barrett et de David Bowie, qui s’accommode parfaitement du statut modeste du groupe dans lequel il officie et où il aimerait jouer un plus grand rôle. Voir affluer hippies, proto-geeks et échappés de la Terre du Milieu à ses concerts déprime Bolan, lui qui aspire à conquérir adolescent(e)s et acheteurs de posters potentiels, et alimente sa rancœur vis-à-vis de Took. Entre ces deux fortes têtes, la rupture sera vite consommée, laissant le champ libre à Bolan pour transformer son petit projet ésotérique en mastodonte du rock. Quatre années fulgurantes et trois années d’anonymat plus tard, Bolan meurt dans un accident de voiture à la veille d’une possible résurrection commerciale. Took le suivra trois ans plus tard, après une décennie à vivoter dans des formations intéressantes mais obscures et surtout, à se défoncer du matin au soir. Les deux auront accompli leur destinée, en somme.