
(2008)
Un article de ,
Guitariste de renom, pivot central d’une des formations majeures des années 90, politologue, activiste hyperactif, les casquettes ne sont certainement pas ce qui manque à Tom Morello. Qu’on souscrive ou pas à l’orientation et aux idées politiques parfois extrêmes avancées par Rage Against The Machine, difficile de nier l’impact considérable de cette formation sur le rock des 20 dernières années. Parce qu’il faut bien bouffer, Morello s’était retrouvé par la suite aux commandes d’Audioslave, formation rock lambda dont le militantisme n’était pas la vertu première (mais en avait-il une, seulement ?). Fuyant l’atmosphère consensuelle de ce dernier, Morello mis sur pied The Nightwatchman, son évasion folk, son refuge secret à lui où, en tant que seul membre à la barre, il pouvait à nouveau laisser libre cours à son ressentiment vis-à-vis de ce Nouvel Ordre Mondial en faillite, à qui il serait sans doute extrêmement heureux d’asséner le coup de grâce, fut-ce en chanson.
Plus que jamais, The fabled city, second album du Veilleur de nuit, est un travail exclusif de Morello en dépit d’anecdotiques contributions vocales de Serj Tankian et Perry Farrell. Guantanamo ou l’ouragan Katrina ont fourni la matière théorique première, mais Morello, en électrisant légèrement ce second opus, ne néglige pas pour autant de proposer des émotions qui soient plus strictement musicales. On appréciera tout spécialement les occasions où l’album se déride pour offrir une imitation convaincante de chanson de bar irlandais (Saint Isabelle, The iron wheel). Quelques autres compositions (Whatever it takes par exemple) tiennent même du RATM unplugged, ce qui n’est pas déplaisant non plus. Pourtant, si on se fie aux statuts fondateurs de cette carrière solo, il est clair que ces agréables mises en bouches ne constituent pas la primordiale raison d’être de l’album. Morello attend de l’auditeur qu’il écoute ses harangues, voire que la simple écoute d’un morceau plus neutre fasse pencher la balance cosmique du côté de la Justice. Et quand le fond prend le dessus sur la forme, on trouve amplement de quoi râler, tant la seconde subit un traitement au rabais. Certes, le folk, tout spécialement le folk militant, ne brille pas toujours par sa flamboyance sonique mais tout de même… nombre de titres sont ici particulièrement ternes.
En proclamant haut et fort marcher dans les pas des plus grands songwriters du passé, ceux de Bruce Springsteen, de Bob Dylan, voire même de Woody Guthrie, Morello fait preuve d’une certaine prétention et place clairement la barre trop haut. L’écriture n’est pourtant pas dépourvue de qualités, mais n’est pas Bob Dylan qui veut. L’interprétation est mature et maitrisée… mais n’est pas Leonard Cohen ou Nick Cave qui veut non plus ! A présent qu’Audioslave a sombré dans les poubelles de l’histoire, que RATM s’est relevé de ses cendres et que l’idée d’un nouvel album fait son chemin, The Nightwatchman a-t-il encore un avenir ? Qui vivra verra… mais un nouvel album de RATM aurait le mérite de laisser Morello s’exprimer librement dans un cadre qui correspond sans doute davantage à son style et à ses capacités.
Marc Lenglet
Tom Morello… en voilà de la graine d’agitateur public, du revendicateur insatiable, du militant de base, du pourfendeur de rednecks. Le genre de bonhomme qu’on classerait volontiers de bienpensant pépère qui peut se permettre de s’acheter une bonne conscience avec les millions d’albums vendus qu’il a au compteur. Mais ce serait oublier que le lascar est avant tout le guitariste de Rage against the machine et d’Audioslave : un type qui ne s’est pas seulement fait le porte-parole de toute une frange de l’Amérique, mais a surtout réussi à incarner une certaine image de la colère, élément moteur de toute une jeunesse désabusée, et ce des deux côtés de l’Atlantique. Alors si on n’aime pas toujours les artistes engagés, qu’ils le soient d’un côté ou de l’autre, on voue une passion dévorante pour tous ceux qui savent plaquer un ressenti sur leurs compositions, mettre en musique un état d’esprit (et pas seulement balancer un « message »), et Tom Morello est incontestablement de ceux-là.
Si le côté easy-listening d’Audioslave en avait déconcerté et déçu plus d’un, à commencer par ceux qui voyaient en ce superband une occasion unique d’exploser de nouveaux murs du son, ce serait oublier la poignée de titres très forts à la mélodie imparable qui nous a été proposée (remember la puissance d’un Shadow on the sun, en particulier lorsque cette chanson est plaquée sur les images du coyote déambulant dans les rues de Los Angeles dans Collateral) par Morello et Cornell. Et non content d’avoir déjà baissé le volume par rapport à Rage against the machine, Morello a encore choisi une voie de traverse avec The nightwatchman, projet folk où l’acoustique se taille la part du lion, et où la guitare interpelle autant que le chant chaleureux et étonnement « roots » de Morello.
Avec ce deuxième album imposé par les élections américaines, on pouvait s’attendre à du « Yes we can » ou du « Change we can believe in » à toutes les sauces. Mais la vérité est telle que si on ne l’avait pas lu avant d’attaquer l’écoute de ce disque, tout ce qu’on aurait eu à en dire, c’est qu’il s’agit d’un tout bon album de musique américaine. Evoquant fréquemment Johnny Cash, voire Dylan, émaillant son disque de quelques collaborations bien senties (son duo avec son copain de manif’ Serj Tankian est beau à pleurer), laissant planer une ambiance vespérale, baigné dans une ferveur toute religieuse, Morello réalise un quasi sans faute. "Quasi" car il demeure néanmoins l’un ou l’autre titre plus faible et aisément skippable après trois ou quatre écoutes. Alors même si on hésitera à parier sur une durée de vie qui traversera plusieurs législatures, ce minimalisme dans la composition et cette implication dans l’interprétation sont trop rares pour être boudés, surtout lorsque le talent suinte ainsi de chaque accord gratté.
Geoffroy Bodart
