
(2000)
Il y a des disques, comme ça, qui sont partis pour vous hanter longtemps. Prenez le gamin McRae, par exemple. Fils de pasteur à la psyché légèrement troublée, à la voix d’ange qui ne se sent capable que de réciter des textes trahissant une vision acerbe et désabusée du monde qui l’entoure, il avait tout pour susciter un rapide sentiment d’identification auprès de toute une génération post-grunge, celle-là même qui a gueulé ses premiers « fuck » au son de Nirvana, avant de se rabattre sur une désillusion et une tristesse qui exprime sa colère au-travers d’une violence moins directe, mais tout aussi palpable, et, avouons-le, souvent plus sincère et interpellante. Ainsi, à la manière d’un Jeff Buckley, auquel on n’hésitera pas, ou si peu, à le comparer (on l’assimilera également au grand Bob Dylan), Tom McRae a des choses à dire, et non à hurler, et surtout il a des chansons pour les exprimer.
C’est ainsi que You cut her hair, avec son doux arpège qui ouvre le disque, a tout pour imposer immédiatement le jeune homme, comme ça, pan !, directement sans passer par la case « premier album pour tâter le terrain ». Les deux minutes et quarante-cinq secondes ultimes de cette chanson, ce violoncelle absolument magique, cette détermination dans la cruauté transpirant des textes, … La chanson est perturbante et magnifique. Et le reste de l’album ? Perturbant et magnifique également. Parfois un peu moins, parfois peut-être davantage. Il y a des choses plus faciles, comme End of the world news (Dose me up) et Hidden camera show, sympathiques (si l’on ose dire) pop-songs un poil plus entraînantes, il y a des moments de grâce semblables à ce One more mile dont la seconde partie décolle vers des sphères chargées de cet oxygène qui vous saoule en deux bouffées, il y a l’une ou l’autre chanson que l’on aurait presque tendance à oublier si l’on n’y prenait pas garde (2nd law, Draw down the stars ou le conclusif I ain’t scared of lightning), etc. Mais ce qu’il y a surtout et qu’on retient, ce sont ces chansons qui trahissent le génie à l’état pur. A&B song, tout en crescendo avec son refrain irrésistible, et, bien sûr, l’absolue The boy with the bubblegun, l’une des meilleures chansons des dix dernières années (non négociable), qui synthétise tout ce qui a propulsé Tom McRae au rang de génie révélé : une approche acoustique et dépouillée, une sensibilité d’écorché, et des textes glaçants, dont la fameuse tirade « If songs could kill, this one’s for you ».
La suite de l’aventure fut moins glorieuse. Les albums qui suivirent n’étaient pas mauvais (à l’exception du troisième All maps welcome), mais on ne retrouvait que trop occasionnellement ce qui avait séduit par-dessus tout sur ce premier album homonyme : un minimalisme sidérant dans la production et les arrangements, un son nu et brut qui contribuait énormément à la propagation du ressenti. Si on ajoute à cela une propension à balancer des chansons plus formatées, une baisse d’inspiration au niveau des écrits et une tendance malheureuse à faire de sa tristesse et de sa vision désespérée du monde un pur fond de commerce, on a peu de mal à comprendre que plus jamais le gaillard ne parvint à se hisser au niveau phénoménal de ce premier essai.
On pourra dire qu’il a atteint trop vite les cimes pour espérer y demeurer, ou on peut toujours espérer un sursaut dans un avenir plus ou moins proche, mais en vérité on s’en fout. Un album comme celui-là, qu’il s’agisse du premier ou du dernier, c’est un disque à avoir, à écouter encore et encore, à ressentir de la première à la dernière note.
