
Morgan Spurlock (2004)
Déterminé à démontrer l’impact de la junk-food sur le taux d’obésité galopant des Américains, Morgan Spurlock s’est fixé ce genre de défi un peu crétin qui retient immédiatement l’attention et la sympathie : pendant un mois, il s’alimentera trois fois par jour au McDonald’s et prendra le menu Super Size (autrement dit, un hamburger géant, une demi livre de frites et un litre de boisson gazeuse) à chaque fois qu’on le lui proposera. Dans le même temps, il s’astreindra à utiliser le taxi au maximum, afin que ses déplacements pédestres n’excèdent pas ceux de l’Américain moyen. Tout au long de son expérience, Spurlock sera en outre suivi par plusieurs praticiens en charge d’examiner l’évolution de son état de santé. Evidemment, il n’y a pas que la rapide dégradation du foie et le tout aussi rapide épanouissement du tour de taille de Spurlock à admirer dans ce documentaire. Super Size Me offre également quelques compléments d’enquête sur le tout-puissant lobby agro-alimentaire américain. Au cours du périple de Spurlock à travers le pays, diététiciens, anciens secrétaires d’état à la santé, responsables de cantines et porte-paroles du lobby viendront témoigner de leur approche du phénomène de la malbouffe. Au menu également, quelques scènes savoureuses comme ce quidam qui voue une telle passion au Big Mac qu’il en mange cinq ou six par jour depuis 20 ans, a demandé sa femme en mariage sur le parking du McDo local et possède son propre panneau électronique dans le restaurant indiquant le nombre de hamburgers déjà ingurgités depuis sa première visite.
Durant presque deux heures, on regarde ainsi avec curiosité/effarement/sadisme (biffer la mention inutile) l’expérience autodestructrice de Spurlock. Cette approche volontairement ludique semble en tout cas un excellent moyen de faire passer le message auprès d’une population peu conscientisée à ce niveau. Du coup, je ne vais pas me priver de jouer à l’avocat du diable : faire découvrir la nocivité à long terme des graisses saturées à ceux qui sont persuadés que dans un Big Mac, il y autant de vitamines que dans quatre Petits Gervais, c’est bien, c’est noble, c’est formidable. Etant moi-même amateur de fast-food, dürum et autres crasses innommables, je n’ai pour autant jamais imaginé que ces trucs-là étaient plein de calcium et de phosphore. Ce qui ne m’empêche pas d’en bouffer à l’occasion pour une simple et unique raison : le graillon, comme la clope et l’alcool, ça fait du bien par où ça passe. Certes, la possibilité m’est offerte d’adopter une alimentation strictement végétarienne, de supprimer le tabac, l’alcool et le café, et de m’adonner sans réserve au sport - notez qu’on sait depuis peu que le footing est nocif pour la structure osseuse - et à la méditation transcendantale, ce qui me fournira de bonnes perspectives de pouvoir sécher sur pied jusque 106 ans. Quitte à jouer les diététiciens de salon et les moralistes hygiénistes, Super Size Me aurait pu s’autoriser le luxe de préciser que c’est l’abus, et non la consommation qui s’avère mortifère. Comme bien des documentaires qui s’autoproclament voix de la vérité, Super Size Me présente une vision peu nuancée de la problématique qu’il aborde. Il me semble pourtant qu’adopter une telle cadence de combat démontre seulement que l’excès nuit en tout. Le documentaire diabolise les grandes chaînes de Fast-food plus qu’il n’est nécessaire, au risque de ne pas être pris totalement au sérieux. Affirmer que le gras est nocif, que la McBouffe en contient plus que nécessaire pour bien se porter et que l’agroalimentaire est davantage concerné par ses marges bénéficiaires que par la santé publique s’apparente tout de même vachement à enfoncer une porte ouverte. Je ne suis pas convaincu que le même régime alimentaire dans n’importe quel snack, taverne ou même restaurant standard (c’est-à-dire où on sert autre chose que 55 grammes de tofu dans sa jardinière de petits légumes) puisse forcément donner de meilleurs résultats.
Hormis ces raisons de pinailler, Super Size Me reste un documentaire intéressant, original et parfois drôle, qu’on pourrait déclarer « d’utilité publique » tout en prenant le recul nécessaire pour ne pas le considérer au premier degré (premier degré que le documentaire dépense beaucoup d’énergie à mettre en avant). Après visionnage de ces deux heures de seppuku alimentaire, Madame était un peu écoeurée. Quant à moi, je me suis fait la réflexion que je n’avais pas encore goûté le nouveau Tasty Béarnaise de chez Ronnie…
