
L’Olympia, Paris, 19 mai 2010
Rares sont les groupes qui arrivent à imposer avec autant de force et d’émotion plusieurs de leurs titres dans l’inconscient collectif du rock’n’roll. Scorpions est certainement l’un d’eux : qui n’a pas de souvenirs intimement liés aux odes que sont Wind of change ou Still loving you ? Toutefois, résumer l’œuvre des allemands à ces quelques hits serait faire injure à leur longue carrière, débutée en 1965 à Hanovre et qui devrait prendre fin, si l’annonce faite ce janvier 2010 sur leur site officiel se vérifie, à la fin de la tournée de promotion du dernier album du groupe, Sting in the tail (2010). Le groupe faisant halte sur les planches mythiques de l’Olympia, il était évident que je n’allais pas rater l’occasion de voir, pour la première fois certes (et aussi de fait peut-être la dernière) ce groupe culte, aux plus de 100 millions d’albums vendus.
Arrivés un peu en avance, nous nous installons à nos places, non sans l’aide des charmantes hôtesses du lieu (message personnel : si quelqu’un comprend quelque chose à la disposition des sièges et leur numérotation au balcon de l’Olympia...). Le moins que l’on puisse dire, en observant la foule de spectateurs, c’est qu’on a bien à faire à un groupe mythique : des hardcore fans de la première heure (vieux rockeur et rockeuse tatoués, veste à patches, cuir et longues crinières...) aux trentenaires accompagnés de leurs enfants de 5-6 ans (apparemment musicalement bien éduqués), il y en a pour tous les goûts et l’atmosphère que l’on peut ressentir est chaleureuse.
Le décor de scène se révèle assez simple dans sa conception : seul une sorte de comptoir délimite la scène, et le set de batterie est juché sur une pyramide à 3 étages de ces même comptoirs. Côté vidéo, en plus de l’écran en fond, des panneaux sont disposés le long de la scène et verront défiler certaines paroles. Sobre et efficace, pas de raté : l’essentiel sera bien sur scène et non pas sur ses abords.
Venons-en à nos bons vieux rockeurs : de la formation d’origine ne subsiste que Rudolf Schenker au poste de guitariste rythmique. Matthias Jabbs et Klaus Meine, ayant aussi rejoint très tôt le groupe, endossent respectivement les rôles de guitariste soliste et chanteur. Afin de compléter le quintette métallique, deux « nouvelles » recrues : Pawel Maciwoda au poste de bassiste (depuis 2004) et James Kottak à la batterie (depuis 1996). Beaucoup d’expérience sur scène en somme, et ça se voit : individuellement, chacun sait se placer, se déplacer, se mettre en valeur auprès du public, sans faire de l’ombre aux autres et, collectivement, le groupe fait réellement corps, chacun jouant avec les autres. Pour avoir fait pas mal de théâtre d’improvisation, je peux vous assurer que la maîtrise de l’espace de ces musiciens est exceptionnelle : leurs déplacements sont millimétrés, leurs alignements parfaitement calés, le tout avec une spontanéité et un naturel qui masque réellement la difficulté d’arriver à un stade si poussé de maîtrise scénique. Scorpions, sur scène, c’est la grande classe.
Individuellement, les prestations des musiciens sont plus hétérogènes. Le set du bassiste est solide, sans réel éclat, mais l’homme est présent et impliqué. Matthias Jabbs tient la dragée haute du duo de 6-cordistes : à l’aise et démonstratif sur les soli, fougueux et tranchant sur les riffs, le sieur partage avec nous son amour des décibels, sans pour autant nous faire passer son art comme inaccessible, ce qui reste très agréable. Quand Matthias Jabbs tient réellement la baraque, cela laisse plus de libertés à Rudolf Schenker, qui semble plus "facile", plus décontracté. Sa prestation est nettement en retrait, son impact sur les morceaux étant plus discret, notamment les morceaux joués à la guitare acoustique, que l’on n’entendait pas des masses. Dernière remarque concernant la section des guitares : il nous a semblé, sur un ou deux morceaux, que les deux compères étaient épaulés par un troisième larron, qui est d’ailleurs apparu furtivement en fond de scène... Bizarre, surtout avec des vieux routiers capables de mener le navire seuls. Pour garder le meilleur pour la fin, parlons d’abord de James Kottak, dont le jeu ne m’a, pour rester sobre, pas vraiment impressionné : son jeu de jambes, sans évoquer la balance assez en retrait des grosses caisses, qui manquaient de puissance, est extrêmement basique. Même si les compositions ne permettent pas trop d’envolées cavalières, le tout m’a semblé léger. Au niveau des membres supérieurs, l’américain fait le spectacle, à grand renfort de jets de baguettes, de moulinets de bras et d’attitude survoltée. Son jeu reste basique, mais, encore une fois, on a affaire à du heavy-rock traditionnel, donc pas quoi s’attendre à des plans polyrythmiques chiadés de prog-rock fumeux... N’empêche que si l’homme fait sympathiquement le show, je reste un peu sur ma faim au niveau de la prestation technique. Et le long solo de la fin de concert viendra confirmer mon impression : la mise en scène du solo, au travers d’une vidéo présentant le batteur parcourant des mondes imaginaires revisitant les pochettes des albums clés du groupe, est très réussie, le solo reste parfaitement exécuté, mais sans le supplément de finesse ou de touche personnelle qui l’aurait rendu exceptionnel.
Exceptionnelle, le mot est cette fois-ci lâché. La voix de Klaus Meine est exceptionnelle. Après avoir eu très très peur sur les premières paroles du vocaliste, pas encore chaud, je dois dire que j’ai probablement entendu l’une des Voix du métal, à classer aux côtés des Rob Halford, Ian Gillian, Bruce Dickinson, Ozzy, Dio et consorts. Toutes mes appréhensions de voir le mythe vocal tomber se sont envolées morceau après morceau : l’allemand n’a quasiment pas perdu en intensité, ni en amplitude, ni en émotion. Un moment fort a été sans conteste la dédicace de Send me an angel à Ronnie James Dio, décédé quelques jours auparavant. D’un seul homme, la foule s’est mise à scander le nom du pape aux devil horns, juste avant que ne débute l’hommage. Poignant, simplement poignant. Et que dire des sifflements de Wind of change et des montées de Still loving you ? Chapeau bas. Il assume également le rôle de leader avec plaisir et professionnalisme : flatteur, cabot mais pas trop, aux gestuelles et "poses" très personnelles, jouant du tambourin puis le balançant à son roadie en fond de scène, assurant la distribution de baguettes au public, grattouillant de temps en temps sa guitare... Toujours en mouvement, Klaus Meine fait plaisir à voir et à entendre.
La setlist du concert alterne de manière assez efficace les nouveaux et anciens morceaux, ça envoie du bois sans oublier les langoureuses ballades. Une dernière remarque, avant de clore cette chronique : si l’adage qui consiste à dire que le groupe n’est bon que si le public l’est est certainement galvaudée, la réussite de ce concert n’aurait pas été totale sans l’ambiance de folie qui régnait à l’Olympia. La foule, qui, à mon grand étonnement, semblait reconnaître dès les premiers accords tous les morceaux, a réellement nourri le groupe en énergie et en plaisir partagé. Un très bon concert en définitive : Scorpions n’a pas failli à sa réputation et mérite de se retirer pour figurer au panthéon du heavy-metal, après 45 ans de bons et loyaux services. Merci pour tout les gars !
1. Sting In The Tail
2. Make It Real
3. Bad Boys Running Wild
4. Is There Anybody There
5. The Zoo
6. Coast To Coast
7. Loving You Sunday Morning
8. We’ll Burn The Sky
9. The Best Is Yet To Come
10. Send Me An Angel
11. Holiday
12. The Good Die Young
13. Raised on Rock
14. Tease Me Please Me
15. 321
16. Kottak Attack (drum solo)
17. Blackout
18. Guitar Solo
19. Big City Nights
Rappel :
20. Still Loving You
21. Wind Of Change
22. Rock You Like A Hurricane
