lundi 4 juin 2012
 
 
 

Schtroumpf vert et vert schtroumpf

Peyo (1973)

Cela fait maintenant quelque temps que la Belgique vit au rythme de nouvelles tensions communautaires. L’occasion parfaite pour fustiger une classe politico-politicienne nombriliste qui se préoccupe à nouveau plus de ses affaires internes que des « vrais problèmes des vraies gens » (pour reprendre une expression désormais consacrée par la presse, les syndicats, les philosophes de comptoir et même quelques politiciens désireux de se présenter comme au-dessus de la masse). C’est en effet une terrible époque que vit la Belgique, où, dans un parfait exercice du devoir de mémoire, on rappelle sauvagement à notre bon souvenir tous ces braves soldats flamands tombés sur le front de l’Yser parce qu’ils ne comprenaient pas les ordres de leurs supérieurs francophones. C’est une époque trouble, où les écrans de télévision sont envahis d’images d’archive sur les manifestations à Leuven. Mais c’est également une période fructueuse au niveau de l’apprentissage de notre Histoire. Car en effet, dans un élan de générosité et d’éducation, notre vénérée télévision à fait de nous tous des férus d’histoire politique et de réformes institutionnelles, elle qui venait tout juste de nous transformer en cracks de la haute finance à coup d’émissions spéciales consacrées à la « baisse de notre pouvoir d’achat » (encore une expression consacrée par les castes déjà visées plus haut).

Dans ce climat morose, il n’est pas inutile de nous replonger dans les ouvres immortelles des quelques rares véritables prophètes de notre temps. Et parmi ceux-ci, Peyo n’est pas le dernier des visionnaires. Visionnaire, oui, car même si ce neuvième album des Schtroumpfs fut publié en 1973, soit trois ans après la première réforme institutionnelle de la Belgique, il anticipa dramatiquement certains épisodes sombres contemporains, parmi lesquels cet effroyable projet de scission du football amateur.

De manière générale, les auteurs/artistes motivés par une volonté d’engagement social et de réaction vive à l’encontre de dérives politico-économiques sont rapidement jetés aux oubliettes de l’histoire, boutés hors de leur époque à grands coups de pied dans l’arrière-train par cette effroyable notion du « temps qui passe ». Ne se dégagent de cette triste mêlée et ne passent à la postérité que quelques-uns d’entre eux, les seuls véritables artistes qui n’ont pas oublié le support derrière le billet d’humeur. Et ce n’est pas prendre un gros risque que d’affirmer que Schtroumpf vert et vert schtroumpf constitue l’un des tous meilleurs albums de nos adorables petits hommes bleus, aux côtés des Schtroumpfs noirs, du schtroumpfissime ou du Cosmoschtroumpf. Avec ses trouvailles de génie, ses renvois constants à l’actualité de l’époque, ses gags enchaînés à toute allure sans jamais verser dans la frénésie, et ses dialogues à se rouler par terre, on ne se lasse jamais de se replonger dans cet univers féérique, parfois mâtiné d’un humour que nous ne devions pas forcément comprendre lors de notre plus jeune âge. Et même si la fin toute rose et toute mignonne, illustrant notre fière devise selon laquelle « l’union fait la force » (en Belgique, ça s’appelle du surréalisme, une autre spécialité du terroir) n’aura jamais la causticité et la clairvoyance d’une bonne Idée Noire de Franquin, souvenons-nous simplement qu’il y a une vingtaine d’années, un bon jus de salsepareille suffisait à notre bonheur.