
Kiewit, 20 août 2009
Inutile de gloser sur les détails : en matière de festival de grande envergure, le Pukkelpop est sans doute ce qu’on peut trouver de mieux en Belgique, que ce soit au niveau de l’éclectisme de l’affiche, de l’organisation ou simplement de la convivialité du personnel et des festivaliers. Bien entendu, avec cette obsession du calibrage et du timing qui les caractérisent, un festival ne représente pas forcément le cadre idéal pour observer une prestation de toute haute volée. Il n’empêche que ce premier jour de l’édition 2009 du Pukkelpop fut une réussite par bien des aspects, à commencer par ces retrouvailles avec deux formations parmi les plus fascinantes des années 90.
Niveau organisation, quelques points restent cependant à souligner (et puis j’arrête de me plaindre, promis). Tout d’abord, il est assez malvenu que par une chaleur aussi cuisante, le site ne dispose d’aucun point d’eau potable (parce que les Baby Bottles de Chaudfontaine à 2,5€, ça va un moment, hein). De même, la saleté du site est assez surprenante pour un premier jour : les tentes Eco-concept n’ont, semble-t-il, pas fait forte impression sur le public. Dans un registre plus léger, l’apparition d’un stand Wine & Dine à côté des traditionnelles tentes à graillon, Thaï-klouge et autres Döner-crasses est un sérieux motif d’étonnement dans lequel tout sociologue bien né décrypterait certainement l’ultime signe d’embourgeoisement des festivals rock. Partir pogoter devant Napalm Death, la flûte de Chardonnay australien à la main, après avoir ingurgité un plateau d’huîtres deviendra dès lors une expérience à réaliser absolument au moins une fois dans sa vie !
Entrons sans plus tarder dans le vif du sujet. Il est midi. Le temps de s’envoyer un rafraîchissement houblonné devant Howling Bells, sympathique mise en bouche australienne opérant entre pop, folk et electronica, et il est déjà l’heure d’attaquer les choses sérieuses avec Ghinzu. Non que je vénère particulièrement la bande à John Stargasm mais dans le registre éprouvé de la Brit-pop made in Plat Pays, il s’agit peut-être de l’unique spécimen à posséder le niveau et l’attitude à même de leur ouvrir les portes d’une certaine renommée internationale. Résultat des courses, en live, Ghinzu se montre plutôt satisfaisant. Pas exceptionnel, pas insurpassable, rien de tout cela : l’arrogance scénique du groupe semble souvent déplacée et les poses de star de ce Bernard-Henri Lévy à poils ras qu’est John Stargasm sont bien trop étudiées pour être honnêtes. Mais tout cela fait partie de l’éternel cirque rock et l’enthousiasme du public, logiquement fort clairsemé à cette heure, n’en paraît pas moins sincère. Qui plus est, Ghinzu dispose, quoi qu’en dise, d’une poignée de titres qui n’ont rien à envier à ceux de ses collègues d’outre-Manche et la relecture plus agressive des envolées Muse-esques du dernier album gomme en partie l’aspect scolaire dont elles souffraient sur album.

A la suite des Bruxellois, c’est le chanteur écossais Paolo Nutini, fils caché de Rod Stewart et de Pierre Palmade, qui prend possession de la scène. Malgré un organe relativement intéressant, le jeune homme joue avant tout la carte de la séduction à l’égard d’un public féminin qui agite frénétiquement des pancartes au goût plus ou moins aléatoire. N’est pas Jeff Buckley qui veut et cette succession de langoureuses ballades au sentimentalisme plus qu’appuyé m’incite rapidement à aller voir ce qu’on peut se mettre sous la dent un peu plus loin. Malheureusement, le palliatif en question se nomme Bon Iver, premier projet concret du folkeux américain Justin Vernon. L’individu a pour habitude de se retirer dans le nord du Wisconsin pour composer et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ambiance de froid et d’isolement qui caractérise cette région affleure clairement dans ces interminables suites automnales et mélancoliques qu’il présentera au public durant cinquante minutes. Des compositions à rallonge tout juste troublées par quelques très brefs coups de sang électriques et guidées par un voix si plaintive que je crus de prime abord avoir affaire à un groupe Emo sous Lexomil. Pour être tout à fait honnête, l’ensemble reste cependant cohérent et travaillé et Bon Iver mérite peut-être une seconde écoute, dans un contexte plus approprié qu’un après-midi caniculaire.
Changement radical de style pour la prestation suivante, celle de Bring me the Horizon, issu de la scène Metalcore de Sheffield, qui offre une bouillante mixture de Death metal et de Hardcore. D’un côté, la jeune formation enfile les clichés comme des perles (à commencer par le look mi-caillera sleaze, mi-corbaque Emo du chanteur Oliver Sykes et les Fuck ya aaaaall assortis d’un signe du Cornu adressés sans cesse au public) et leur musique manque encore de personnalité. En revanche, le quintet des Midlands se montre d’une brutalité exemplaire et déploie une extraordinaire énergie pour assurer le spectacle. Leur guitariste n’hésitera d’ailleurs pas à escalader les échafaudages de la scène pour livrer son solo à une dizaine de mètres de hauteur. Au final, même sans être particulièrement amateur de cette chapelle du Metal, Bring me the Horizon assure sans difficultés la première prestation explosive de la journée.
Un autre agréable surprise nous attend sous le Marquee, vers lequel je m’étais pourtant dirigé avec des pieds de plomb. C’est que le Hip-Hop, je n’en suis pas exagérément friand à la base. Heureusement, ce que Dizzee Rascal pratique ne correspond pas vraiment à ma définition restrictive du genre. Instigateur et figure de proue du Grime, mouvement proche du Dubstep mais tablant davantage sur des sonorités dancefloor, Dizzee Rascal dégage une vitalité communicative et instaure dès le premier morceau une réelle interaction avec le public. Les premiers rangs sont au bord de l’hystérie collective, et quelques passages dont le rythme technoïde n’a rien à envier à Faithless transforment momentanément le chapiteau en piste de danse géante. Je n’en dirai pas plus, faute de disposer de points de comparaison avec d’autres formations similaires, mais s’il est une chose certaine, c’est que je ne m’attendais pas à ce que la meilleure découverte de la journée soit autre chose qu’un groupe de rock.
La nuit tombe lentement et les choses sérieuses vont pouvoir commencer, avec les quatre formations pour lesquelles nous nous étions expressément déplacés. La première d’entre eux est le Surprise act prévu pour pallier la défection de Phoenix. Le nom de Pearl Jam avait circulé mais, en raison de leur emploi du temps chargé, l’hypothèse paraissait en fin de compte peu vraisemblable. L’heureux lauréat sera finalement Them Crooked Vultures dont c’est seulement la troisième apparition publique. A vrai dire, personne ne perdra au change puisque ce Super-groupe compte dans ses rangs Josh Homme (Kyuss, Queens of the Stone Age), Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters) et John Paul Jones (Led Zeppelin), excusez du peu. Trois musiciens dont l’excellence n’est plus à démontrer et dont les talents conjugués génèrent un rock quintessentiel à forte dominance Stoner mais qui bénéficie également de puissantes influences Blues et d’une architecture musicale parfois complexe que l’on doit sans doute à John Paul Jones. Pivot central du trio, Josh Homme n’est certes pas le plus prolixe des hommes mais, concentré sur sa tâche et en imposant par sa seule présence, il éclipse totalement le silencieux Alain Johannes, guitariste chilien qui avait déjà travaillé avec lui sur le Lullabies to paralyze des Queens. Dave Grohl, l’air définitivement ravi d’être de la partie, martèle ses fûts avec une énergie toujours aussi revigorante. Quant à John Paul Jones, discret et volontairement en retrait, il passe de la basse au clavier avec la même aisance, même si la stature mythique du personnage semble parfois éclipser sa contribution, réelle mais moins perceptible que celle des deux autres, aux Crooked vultures. Contrairement aux attentes de beaucoup, le groupe ne sacrifiera pas à la reprise de l’un ou l’autre morceau des Queens ou du Zep, et le petit stock de titres originaux dont ils disposent se suffit déjà amplement à lui-même. Evidemment, il n’y a rien là qui ait l’ambition de révolutionner le Rock, mais avec un niveau de qualité aussi élevé, Who cares ?

Se présente alors un redoutable dilemme ? Opeth ou The Offspring ? Le metal scandinave complexe ou le punk à roulettes basique ? Ceux dont personne dans notre petit groupe ne maîtrise intégralement la discographie ou ceux dont les tubes font partie, de gré ou de force, de l’inconscient musical de toute personne ayant été ado dans les années 90 ? Par paresse et malchance, le choix se portera sur les seconds, que l’on suivra de loin sans franchement regretter de ne pas être plus proches de la scène. Offspring sur album et sur scène, c’est kif. Le groupe aligne tous ses tubes à la perfection, sans prendre le moindre risque. Bien sûr, Want you bad, Pretty fly for a white guy ou Self-esteem produisent toujours leur petit effet mais l’alinéa “communication avec le public” n’avait apparemment pas été inclus dans le contrat. Offspring jouera de manière kilométrique et se limitera à un vague salut au moment de quitter la scène. Musicalement hyper professionnel, humainement très piteux en somme.

Dommage pour Beirut mais il est impensable de se voir relégué à 100 mètres de la Main stage pour ce qui est sans doute la reformation la plus attendue de ces dernières années, celle de Faith no more, dans sa configuration de la grande époque. Groupe mythique, très rarement déprécié (et généralement pour de mauvaises raisons), Faith no more fut sans doute, dans le registre Hard, l’un des groupes les plus originaux des années 80 et 90. Leur reformation était donc très attendue, et même très attendue au tournant, tant un groupe aussi exceptionnel n’avait pas droit à l’erreur. Après l’arrivée sous les vivats de Jon Hudson, Billy Gould et d’un Mike Bordin grisonnant, Mike Patton déboule à son tour sur scène, cheveux gominés, costume fuchsia en soie et canne à la main, et entame une savoureuse ballade kitsch - une reprise, apparemment - du nom de Reunited ! Le ton est donné : pendant une heure (oui, une seule et malheureuse heure, goddamned !), Faith no more fera les choses en grand, et offrira au public l’imprévisibilité qu’il est en droit d’attendre de lui. Musiciens concentrés à l’extrême, les grands titres du groupe (Epic, Last cup of sorrow, Easy… s’enchaînent sans le moindre temps mort mais la set-list est loin d’être aussi prévisible qu’on pouvait s’y attendre : le groupe atteint un juste équilibre entre hits explosifs et pièces plus sereines, qui offrent à Mike Patton l’opportunité d’exploiter ses réelles capacités de crooner. Dans les deux cas, fidèle à sa réputation d’hyperkinétique chronique, l’homme ne reste pas en place une minute, parcourant la scène d’une bout à l’autre, invitant le public à claquer des doigts et se le mettant dans la poche avec l’aisance des réels showmen. L’écran géant permet en outre d’admirer au plus près les expression et mimiques du personnages qui éructe, souffle et siffle dans son micro, roule des yeux et adresse célèbres sourires carnassiers à la foule. Du très grand spectacle ! L’imparable Midlife crisis est soudainement interrompue par un énergumène jailli des coulisses qui tente un majestueux Stage-diving… sans public pour le réceptionner. D’abord hilare, Mike Patton se rend rapidement compte que l’abruti s’est tout de même bien amoché, arrête le concert et descend de scène s’assurer que tout va bien. La tension est palpable et tout le monde craint que le concert ne s’arrête brutalement. Une minute plus tard, il reprend possession du micro, bredouille un « This was all fucked up », sifflote Popcorn pour se remettre en jambes et reprend le morceau comme si de rien n’était. C’est sur Just a man que Patton se livre à l’un de ces impromptus dont il a le secret. Il descend à nouveau hors de scène, bouscule les membres de la sécurité et fonce dans le public pour persuader deux ou trois personnes de chanter avec lui, ébouriffe les cheveux de l’une, roule un patin à l’autre avant de se ruer vers l’un des cameraman et de balancer un puissant glaviot sur l’appareil. Après avoir quitté la scène, le groupe revient pour un dernier tour de piste, un curieux medley bruité à la bouche où on retrouve tout autant le thème des Chariots de feu que le Olé olé olé des stades de foot, suivi de We care a lot, l’un des premiers titres du groupe. Décidément, il n’y a rien à redire sur cette prestation flamboyante, généreuse et très physique, à la hauteur de la légende du groupe.

Sur le chemin du retour, difficile de ne pas faire un crochet par l’autre reformation du jour (bien que le groupe en question n’ait jamais officiellement splitté) : moins médiatique mais tout aussi important dans l’histoire du rock, My Bloody Valentine était aussi de la fête ce soir-là. Plus ou moins aux abonnés absents depuis 1991, le groupe américano-irlandais s’était reformé l’an dernier pour une série de concerts en Europe, aux USA et au Japon. Notre instinct de survie nous suggère de demeurer prudemment à l’extérieur du marquee (ou l’usage des boules quies est impératif sous peine de terminer ses jours avec un léger acouphène dans les oreilles). My Bloody Valentine est tout aussi statique et mutique qu’Offspring quelques heures avant eux, mais cette posture leur convient définitivement mieux qu’à des pseudo-punks supposés assurer un minimum syndical en matière d’entertainment. Plus hâve et fantomatique que jamais, Kevin Shields laisse flotter, secondé par la séduisante Billinda Butcher, un chant trouble totalement écrasé sous les riffs lancinants et la rythmique hypnotique qui caractérisent le groupe. Loveless se taille bien évidemment la part du lion, pas toujours de la manière la plus reconnaissable qui soit (l’enivrante intro de Only shallow est ici reproduite de manière pas pas particulièrement convaincante) et le déséquilibre entre chant et instruments est encore plus manifeste que sur album. Fidèle à sa réputation, My Bloody Valentine clôture le show par une saturation progressive de sa musique qui se mue bientôt en un terrifiant vrombissement d’apocalypse. De nombreuses personnes quittent le marquee précipitamment les mains sur les oreilles, tandis que l’écran dévoile le visage zombifié et frappé d’horreur des inconscients qui sont restés proches de la scène. On les comprend : à une petite centaine de mètres de la scène, le résultat, qui monte en puissance de façon interminable, est tout juste supportable !

C’est sur cette expérience sensorielle de l’extrême que se ferme cette première, unique et enthousiasmante journée à l’édition 2009 du Pukkelpop.
