
Elysée Montmartre, Paris, 10 Mars 2010
Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. Cette maxime en tête, je décidai cette année de faire fi de toutes les critiques rédhibitoires que j’avais émises à l’encontre de l’édition 2008 de la PaganFest (critiques qui m’avaient d’ailleurs amené à carrément boycotter l’édition 2009) pour retenter ma chance cette année 2010. A l’époque, j’avais surtout déploré une organisation exécrable : des horaires de passage pas du tout respectés, des dépassements nocturnes incompatibles avec un concert en semaine, des premiers groupes casés dans la "petite Loco" alors que la grande scène était inoccupée et que tout le public ne pouvait pas simplement voir les groupes pour lesquels il avait acheté sa place... Changement de salle oblige, il était évident que le festival allait devoir rentrer dans les rangs de l’organisation assez carrée de l’Elysée Montmartre, mais cela suffirait-il à ce que ce millésime 2010 soit réussi ?
Côté affiche, le moins que l’on puisse se dire, c’est que le toureur ne se foule pas des masses, puisqu’on retrouve au menu de ce mercredi 10 mars Finntroll et Eluveitie, habitués du festival (déjà là en 2008 notamment), ainsi qu’Arkona, déjà vus au Cernunnos Pagan Festival quelques jours auparavant... Pour compléter la fête, Varg, ainsi que les autrichiens de Dornenreich, qu’il me tardait de revoir. Une affiche plutôt alléchante, à défaut de réellement cohérente : au sens strict de la dénomination pagan metal, les puristes pourraient contester les présences de Finntroll, Varg ou encore Dornenreich. Au diable les conventions, comme au Cernunnos Pagan Festival, seule la scène saura faire reconnaître ses pairs.
Compte tenu de mon heure d’arrivée, un peu avant 19h, je n’ai rien vu des sets d’Arkona et Varg, ce qui est vraisemblablement le cas de la plupart du public. Il est évident que faire commencer un festival un mercredi à 17h30, ça n’est pas très intelligent, ne serait-ce pour éviter aux premiers groupes le supplice de jouer devant une salle vide. Enfin, les organisateurs ont peut-être jugé que le mercredi étant le "jour des enfants", le public jeune visé saura se libérer de ses contraintes peu drastiques pour venir dès l’ouverture des portes, à l’heure du thé. En tant que bon travailleur stakhanoviste, me libérer assez tôt pour être dans la salle à 19h a déjà relevé d’une performance que beaucoup n’ont pas réussi à copier : l’affluence ne sera réellement maximale qu’au moment de l’entrée en scène d’Eluveitie et certaines personnes dans le public ou sur des forums (avant le concert) se sont d’ailleurs plaintes de devoir faire le deuil des sets de 3 des 5 groupes de l’affiche...

A l’arrivée sur scène des trois autrichiens de Dornenreich, tous les excellents souvenirs de leur dernier live parisien (au caverneux Glazart à peu près un an auparavant) me sont revenus en tête. Autant dire que c’est avec une certaine fébrilité que j’attendais le début du set. Le premier morceau a été en fait un duo entre Eviga (guitare et chant) et Inve (violon), âmes pensantes de Dornenreich, qui nous ont délivré une ballade folk, mais déjà teintée de la froideur du style du groupe, propre à l’introspection, thème d’ailleurs très récurrent dans les compositions. Le groupe a rapidement repris sa configuration traditionnelle avec Eviga à la guitare électrique et au chant, Inve toujours au violon, ainsi qu’un troisième compère à la batterie.

Le set a été dense, les morceaux phares Trauerbrandung, Wer hat Angst for Einsamkeit ? ou encore Jagd ont bien sûr été revisités. Eviga est toujours aussi impressionnant dans sa façon de vivre les paroles, la langue allemande aidant aussi magnifiquement à ponctuer et scander les textes intelligents du groupe (pour ceux qui comprennent la langue de Goethe évidemment) et incarner les sentiments distillés au fil des morceaux. Subtile, nuancée, réfléchie, telle est la musique de Dornenreich. Ce qui l’est beaucoup moins, c’est l’attitude imbécile et irrespectueuse de certains ânes bâtés qui, en plein milieu du set, se sont mis à brailler « Suivant ! » et à légèrement pourrir le set des autrichiens. La musique était certainement trop complexe pour leurs cerveaux en quête du plus simple humppa-métal. Pour ceux qui ont entraperçu la portée poétique des morceaux, le set est passé vite, trop vite.

Lors de la mise en place d’Eluveitie, on sent que le groupe n’aura pas trop de mal à se mettre le public dans la poche, et le prouve : l’une des demoiselles du combo accorde sa vielle à roue en coulisse et nous joue le début de la marche impériale chère à John Williams, sous les vivas d’une foule déjà chauffée à blanc. Quelques minutes après, les petits suisses entrent en scène (désolé je n’ai pas pu m’en empêcher). Là, premier couac : le style vestimentaire du leader Chrigel est carrément hors-sujet. Vêtu d’un jean presque style baggy (le flûtiau dans la poche), de pseudo-dreads et d’un bonnet digne d’un Christophe Maé de seconde zone, le leader perd un peu toute crédibilité lorsque qu’il nous confie être le défenseur d’un héritage ancestral helvétique. Même si ça relève du détail, la chose est assez perturbante, d’autant plus que le bonhomme occupe de manière affirmée la position de frontman du groupe, les autres musiciens étant nettement effacés. Autre détail qui m’a frappé : les introductions des chansons, souvent constituées de petites ritournelles folk, étaient sur bande. A quoi servaient alors toutes ces vielles, ce violon, ces diverses flûtes, cette cornemuse, ces cithares ? A la décoration ? Je n’ai absolument pas compris pourquoi ils ne jouaient pas certaines intros eux-mêmes, alors que, dans le morceau en lui-même, les phrases mélodiques étaient jouées...

Mis à part ces détails, qui n’ont semblé chagriner que moi, le groupe est en place, presque trop : tous derrière le chanteur / hurleur flutiste, les autres musiciens et musiciennes n’ont pas réellement de libertés d’aller se chercher ou de bouger. Comble du comble, je les ai trouvés beaucoup plus statiques et moins énergiques que la dernière fois que je les avait vus à La Loco (avec pourtant une scène beaucoup plus réduite). Mais là encore, ce n’est peu être qu’une impression, car, musicalement parlant, les progrès sont énormes : le son est maîtrisé, les instruments plus traditionnels émergent bien des parties rapides, les passages plus accrocheurs sont plus brouillons, mais rien de dramatique et, à en croire l’ambiance, le public est satisfait. La fosse aura d’ailleurs le droit à un gentillet wall of death ET à un bucolique circle pit. Pas d’erreur de setlist, mise à part une ballade langoureuse qui a réellement plombé l’ambiance en milieu de set, mais qui a été vite oubliée après un Inis Mona chanté à l’unisson par la foule. Au final, une prestation honnête, mais émaillée de quelques imperfections.

Il revenait à Finntroll de clore ce PaganFest 2010. La place en tête d’affiche n’est absolument pas usurpée : Finntroll est un groupe finlandais de référence dans le style, fondateur du humppa-metal, fusion d’un style de polka locale avec du metal extrême. Le hasard faisant bien les choses, Finntroll pouvait aussi profiter du festival pour promouvoir son dernier album fraîchement sorti (comme Eluveitie d’ailleurs). Pour le set, exit les instruments plus ou moins d’époque, seul un synthé viendra ponctuer les notes métalliques de touches plus pittoresques. L’expérience du groupe saute aux yeux : imagerie maîtrisée (visages et corps maquillés sauce Finntroll, décor de scène soigné), énergie et intensité constante, compositions aussi directes qu’efficaces, leader très présent.

Toutefois, car il y a toujours un toutefois, on a très vite fait le tour et les ficelles apparaissent bien vite, malgré une volonté louable, sur les morceaux les plus récents, de proposer des riffs plus élaborés. D’un point de vue strictement personnel, je trouve aussi que les choix de sons du synthé frisaient parfois le ridicule ; j’ai parfois cru entendre comme des canards sous acide, ou comme les bruitages de gags de Benny Hill. Là aussi réside certainement la force d’un grand groupe : il leur a seulement fallu entamer le début de leurs hymnes Trollhammaren et Jaktens Tid pour que je leur pardonne ces errements et pour remobiliser tout un public qui avait déjà pas mal donné sur Eluveitie. Après 2 rappels et une petite heure, le set de Finntroll se termine dans une ambiance assez conviviale : le public en mal de gigue a été rassasié et peut, ô nouveauté pour un PaganFest, rentrer chez lui en métro, puisqu’il est à peine 22h40.
Si cette édition 2010 a su me réconcilier en partie avec le PaganFest, elle n’a pas pu combler l’éternel insatisfait que je suis : les problèmes d’horaires sont passés d’un extrême à l’autre et chaque groupe m’a apporté son lot de bonnes surprises, de plaisir mais aussi de petits détails plus gênants. Le bilan reste néanmoins positif et l’optimisme ne peut être que de mise pour l’édition 2011.
