
(2010)
Difficile désormais d’évaluer le niveau d’un album d’Ozzy Osbourne, avec tout ce qui tourne autour de lui depuis une dizaine d’années dans les médias, et qui parvient à dépasser toute considération musicale. Il faut donc décider de s’en foutre, et faire avec ce qu’on sait de lui : il sait travailler sa voix en studio pour qu’elle soit parfaite, et sans être un excellent musicien, il a toujours su s’entourer des meilleurs. C’est sans regret que l’on a appris le départ de Zakk Wylde, son guitariste depuis 1988 (il avait pris la suite de Jake E. Lee à partir de l’excellent No Rest for the Wicked), pas forcément très inspiré sur les derniers disques, et Ozzy lui reprochant de faire du Black Label Society. C’est donc, comme on vous l’avait indiqué dans nos colonnes il y a six mois, le jeune guitariste grec Gus G. qui fut recruté pour le remplacer. A la batterie, Mike Bordin (Faith no More), qui officiait à ce poste depuis 1997, fut semble-t-il viré par Sharon Osbourne, et remplacé depuis par Tommy Clufetos (déjà vu chez Alice Cooper et surtout Rob Zombie). Ozzy aimait autrefois avoir des musiciens frais pour donner un coup de fouet à sa carrière, et c’est ce qui se passe ici. La présence de Gus G., notamment, influence drastiquement le son de l’album, bien qu’il n’ait pas participé à l’écriture, quasiment tous les titres étant l’œuvre d’Ozzy et du producteur Kevin Churko seuls. Churko a d’ailleurs mis en veilleuse les excès de production presque metal-indus qui parasitaient le précédent album Black Rain. Allons-y pour 45 minutes de heavy metal.
L’album s’ouvre sur l’épique Let it die. L’intro, très énergique, fait la part belle à Gus G. et à une rythmique de Clufetos qui tranche plutôt avec ce qu’on avait l’habitude d’entendre chez Ozzy. Soudain, le rythme se ralentit pour permettre à Ozzy de scander I’m a rock star, I’m a dealer, I’m a servant, I’m a leader, I’m a savior, I’m a sinner, I’m a killer, I’m anything you want me to be. La voix est malheureusement un peu trop filtrée, mais les changements de rythme qui suivent profitent largement à ce titre, qui atteint les six minutes sans ennui, du fait du déchaînement des deux comparses précités. Musicalement, c’est plutôt convaincant, et la suite ne démentira pas cette impression. La suite, c’est d’abord Let me hear you scream - on a tellement écouté ce single qu’on pensait ne plus savoir quoi en dire, et être juste bon à hurler le refrain en tapant du pied. Mais ça marche toujours. Ca vous fout la patate, c’est fait pour le live mais sans être trop facile, et après plusieurs écoutes de l’album, on finit par lui trouver une belle cohérence par rapport à l’ensemble. On enchaîne avec le relativement poussif Soul Sucker. Rappelons que l’album aurait dû s’appeler Soul Sucka si les fans n’avaient pas hurlé au ridicule, poussant Ozzy à changer de titre. Le riff est trop simple, la rythmique est basique, et on sauvera juste le crescendo central, qui s’ouvre par une belle ligne de basse, et enchaîne sur un superbe solo de Gus G. Rien d’autre à dire - heureusement, il s’agit du seul titre décevant sur tout l’album.
On enchaîne avec une véritable perle, Life won’t wait, dont l’intro à la guitare acoustique surprend, d’autant plus que la production, limpide, permet à tous les instruments ensuite de s’exprimer pleinement. Superbe ligne de basse, presque mélancolique, alors que Ozzy chante Life won’t wait for you, my friend... Les ballades d’Ozzy, jusque là, n’évitaient pas toujours le pathos ou la facilité - malgré un grand talent mélodique. Ici, on évite l’aspect ballade rock FM, du fait d’une identité heavy maintenue, et d’une large palette de nuances. Il en va de même pour le titre suivant, le fabuleux Diggin’ me down, qui s’ouvre lui aussi sur une intro acoustique, déboulant sur un riff que Metallica n’aurait pas renié, et une rythmique double-pédale très maîtrisée. Les paroles, particulièrement rentre-dedans sur le plan religieux, sont parmi les mieux écrites pour Ozzy depuis des années (Live after bohemian rapture / Beware the dark side of the son / You’re just a self-made messiah / Selling brimstone and fire / So come on, Jesus / Don’t keep us waiting just for you). Le titre suivant, Crucify, également assez cynique sur le plan des paroles, a donc sa place après Diggin’ me down, mais souffre de la comparaison, par son aspect rentre-dedans, pourtant bien exécuté. On enchaîne avec Fearless, où Ozzy donne tout ce qu’il peut dans le refrain, hurlant I am warrior / I’m fearless / No pain / No mercy / No weakness / I, I, I’m fearless, alors que Gus G. se déchaîne à toute vitesse.
Décoiffés par un tel titre, il est temps de reprendre son souffle, avec une petite ballade, Time, qui commence sur une lente ligne de basse, des chœurs très pop, et des cordes apaisantes. Par sa qualité, cette ballade rappelle le milieu de la carrière solo d’Ozzy, mais intègre des éléments très actuels, et qui semblent propres à cette formation. Il faut bien le dire, les 4 musiciens sonnent très bien ensemble... Et le prouvent sur I want it more, dont la mystérieuse ouverture au synthé dévoile rapidement un riff très power metal, qui donne juste envie de foncer dans la fosse à pogo. Voilà une couleur musicale que l’on n’avait pas l’habitude de voir chez le prince of darkness. L’album se clôt sur un diptyque très sensible : avec Latimer’s Mercy, Ozzy aborde une histoire vraie, qui risque encore de faire grincer des dents quelques associations américaines. Robert Latimer était un fermier canadien dont la fille Tracy, âgée de 13 ans, atteinte d’infirmité motrice cérébrale depuis sa naissance, était incapable de bouger ou de parler, et vivait dans une grande souffrance. Il décida un jour d’octobre 1993 de mettre fin à ses jours, en la plaçant dans sa voiture, et en connectant un tube au tuyau d’échappement afin de l’étouffer avec le monoxyde de carbone. L’affaire causa un énorme débat au Canada sur l’euthanasie. Ozzy, bien entendu, se met dans la position du père : Another day, another full seizure / Another pill, you spiral down deeper / Another cut by a surgical butcher / It’s just a way of prolonging the torture / I won’t say I don’t know what I’m doing / I won’t say that I’m sorry. Pas de pure provocation ici, Ozzy ayant clairement indiqué en interview qu’il ne saurait pas quoi faire dans une telle position, et qu’il ne porte aucun jugement sur les actes de Latimer. Un titre très dense, donc, par sa thématique, mais aussi par la musique, qui instaure une atmosphère lourde et menaçante. Le dernier titre, I love you all, est une ballade qui dure une minute tout juste : Ozzy y adopte une voix très mélancolique, sur fond de guitare acoustique. Les paroles pourraient autant concerner les adieux d’un artiste à ses fans, que ceux d’un père à sa famille. La chanson se termine très abruptement, ce qui est logique vu le texte presque testamentaire, mais laisse un sentiment de frustration quant à la musique, qui aurait pu être développée. Eh oui, on aurait bien voulu que ça continue encore un peu !
Dès la première écoute, cette album laisse une impression de solidité, qui se confirme au fil du temps. Une solidité que n’avaient pas les trois derniers opus du chanteur. Pas d’abus de ballades, pas de paroles kitsch, une production tout sauf mécanique, un groupe homogène, un guitariste au style parfois presque progressif, bref des qualités qui font que ce disque, sans être le renouveau absolu d’un homme abîmé par ses excès, est quand même sacrément encourageant. On sent déjà que plusieurs de ces nouvelles chansons feront partie du panthéon discographique du bonhomme, ce qui est une belle performance.
