
Pierre Mikaïloff (2009)
Une biographie de Noir Désir… Ce n’est pas la première, ce ne sera pas la dernière. Mais celle-ci présente quelques aspects fort intéressants qui la démarquent des traditionnels comptes-rendus de carrière insipides ou des défilés de louanges.
Aspect primordial : son auteur. Pierre Mikaïloff est d’une mauvaise foi absolue à plusieurs reprises. D’une part, il nous bassine à plusieurs reprises sur sa prétendue profession de foi d’objectivité (des faits, des analyses cliniques, froides et sans passion) alors que le bouquin, destiné aux fans ravis de se convaincre à nouveau qu’ils adorent le plus grand des groupes, laisse fort peu de place à la nuance. Par ailleurs, et c’est là un avis tout personnel, Pierre Mikaïloff est une de ces personnes avec qui je ne serais pas plus ravi que ça de boire un verre. Si l’on s’en tient aux aspects strictement musicaux, nous n’écoutons pas la même musique, nous n’écoutons pas la musique pour les mêmes raisons, nous n’en attendons pas la même chose. Par ailleurs, l’auteur se permet quelques propos méprisants à propos de Michael Hutchence, ce qui constitue un crime de lèse-majesté impardonnable. Et c’est justement cette sensation de ne jamais être d’accord avec l’auteur qui donne tout son sel à cette biographie et la rend intéressante. On dispose d’un point de vue. Ce n’est pas un travail journalistique, ce n’est pas un exercice de style romancé, c’est clairement l’opinion d’un type bien documenté mais qui n’occulte pas sa personnalité. Rien que pour ça, bravo. Et le plus amusant est de constater que nous nous retrouvons sur un terrain commun : la musique de Noir Désir. Mais, comme précisé plus haut, pas pour les mêmes raisons.
Pour schématiser, Pierre Mikaïloff, lui, ce qu’il aime, c’est l’aspect rock. Les kids qui font cracher leur ampli, boivent de l’alcool à s’en faire péter un câble et titillent de la groupie. La mentalité punk. Les gros glaviots balancés à la gueule du système. De mon côté, toujours pour schématiser, j’ai toujours affiché un profond mépris pour tout ce qui sort du cadre du CD. N’a d’importance que l’égoïste petit plaisir de mes esgourdes, ce qui fait que, dans le cas de Noir Désir, je me sois toujours montré aussi indifférent à leur engagement social qu’à la manière dont leur histoire a brutalement été mise entre parenthèses. Même si je confesse que la hargne déployée par Noir Désir pour ne pas se laisser enfermer dans un carcan m’a toujours impressionné.
Malgré cela, même si on a intégré et accepté le parti pris du bouquin, on ne peut décemment soutenir que celui-ci soit exempt de défauts. Tout d’abord, on peut regretter l’absence de toute information neuve que celle dont le fan aura déjà pu se repaître. Les sources sont pour la plupart connues, il n’y a pas grand-chose d’inédit, et, à part le commentaire posté sur le site officiel du groupe lors de la diffusion de leurs deux titres inédits il y a déjà plus d’un an, aucune parole d’un membre du groupe qui soit plus récente que les interviews accompagnant la sortie du magnifique live En public et du DVD En image.
Ensuite, on pourra estimer que l’aspect purement musical n’est pas abordé en profondeur. Pierre Mikaïloff se fend, à l’occasion de la sortie de pratiquement chaque album, d’un track by track poussif, pas informatif, pas intéressant. Curieusement, l’auteur laisse ses opinions en veilleuse, préférant – quelle horreur - nous rappeler les chiffres de vente. Il est également fait fort peu état des textes de Cantat. On ne redemandait pas une analyse pareille à celle de Candice Isola dans son Creuset des nues (si vous aimez Noir Désir, il vous FAUT ce livre), mais ça reste ici assez chiche. D’aucuns répondront, et ils auront raison, que le commentaire de la musique ne fait pas partie du cahier des charges standard d’une biographie, mais depuis quand ne devons-nous plus être exigeants ?
Enfin, on ne peut passer sous silence les dérapages de la fin du bouquin. La fameuse convergence du continuum espace-temps qui a vu l’album Des visages, des figures (qui contenait la chanson Le grand incendie) sortir le 11 septembre 2001 est traitée d’une manière qui, on l’imagine, se veut rock (pan dans la gueule des ricains capitalistes et des directeurs de marketing d’Universal) : elle est juste méprisante. Autre dérapage, et non des moindres : le traitement du meurtre de Marie Trintignant. Déjà, le passage est démesurément long. Ensuite, l’auteur, qui se défend à nouveau de vouloir prendre position, tente d’expliquer le geste de Bertrand Cantat. Et l’explication tendrait à dire : « ben c’est du rock ». C’est le système qui bouffe les gens. Réussir à ce niveau n’est possible qu’à un certain prix : sa propre santé mentale. Et Pierre Mikaïloff de nous énumérer dans un style très tabloïd toute une série de faits divers peu ou prou similaires. Le sommet du mauvais goût étant atteint lorsqu’on nous assène que ceux qui parviennent à traverser sans encombre tout ce rock’n’roll circus ne sont pas forcément les meilleurs. Ce n’est pas très habile, ce n’est pas très pertinent, ce n’est même pas de la provoc’, c’est juste tapé à côté de la plaque.
J’aurais aussi envie de dire que le titre du bouquin est très mal choisi. L’auteur nous rappelle, à juste titre, que Noir Désir a toujours lutté pour se présenter en tant qu’unité, en tant que groupe, et a de ce fait toujours refusé que Bertrand Cantat soit utilisé comme « porte-parole », même si dans les faits il n’était pas facile de faire autrement. La mise en avant de Bertrand Cantat dans le titre ne rend dès lors pas pleinement justice à la volonté du groupe à ce niveau. Mais ça, c’est chicaner pour le plaisir, on est bien d’accord.
Parce que c’est bien beau de râler, mais ce qu’il faut surtout retenir, c’est qu’on l’a trouvé très intéressant, ce bouquin. Que ce soit par les anecdotes dont il regorge et qui sont souvent révélatrices, que ce soit par le ton employé et surtout parce qu’on est toujours bien content d’en savoir un peu plus sur ce groupe hors du commun de la sphère hexagonale.
