vendredi 1er juin 2012
 

Morse

Tomas Alfredsson (2008)

Les œuvres cinématographiques basées sur le mythe vampirique ont ceci de particulier qu’elles sont à la fois très nombreuses et très rarement convaincantes. Ces vingt dernières années, c’est à grand’ peine qu’on peut extraire du lot deux spécimens qui ont su s’extraire des clichés du film de genre pour élaborer leur propre esthétique et devenir des jalons capables de supporter le passage des ans : je parle bien évidemment du Dracula de Coppola et d’Entretien avec un vampire de Neil Jordan qui, bien que tous deux basés sur une œuvre préexistante, ont su s’approprier intelligemment les univers de Bram Stoker et Anne Rice et en offrir une vision artistique plus que convaincante. A fond, le problème du film de vampires lambda est qu’il constitue un créneau porteur qui, dans l’esprit de beaucoup, deviendra encore plus porteur si on parvient à gommer toutes ses aspérités. C’est ainsi que pour quelques séries B sympathiques et générationnelles (Génération perdue, Blade ou les séries Buffy et Angel qui se rattrapent par leur humour), on ne compte plus les relectures modernes trop conformistes (30 days of night, Underworld), le classicisme piteux ou complètement à côté de la plaque (La reine des damnés, BloodRayne, Dracula 2000) ou carrément les abominations à la Twilight qui, au vu de leur succès de masse, nuisent encore davantage au mythe des buveurs de sang que Les Charlots contre Dracula. Le second problème lié à cette profusion de réalisations de seconde zone, c’est qu’il devient de plus en plus difficile d’apporter un réel renouveau du genre (à moins de se concentrer exclusivement sur un pure séduction formelle), tant tous les clichés du genre semblent avoir été usés jusqu’à la corde. Et c’est là que, tel le Messie qu’on n’attendait plus, se pointe Låt den rätte komma in, littéralement traduit Let the right one come in à l’international et Morse en VF (choix qui, pour une fois, ne repose pas sur une impulsion inexplicable du traducteur mais sur un élément concret du récit).

Les banlieues de la Suède des années 80, univers glacial, sinistre et statique. Oskar, 12 ans, est la tête-à-claques de l’école. Faute de pouvoir affronter ses bourreaux en face, il extériorise ses frustrations le soir, en tailladant un arbre dans la cour de son immeuble. C’est dans ces circonstances qu’il rencontre sa nouvelle voisine Eli, qui vient d’emménager avec son père dans l’appartement mitoyen. Eli reste sur la défensive dans ses rapports avec Oskar et se montre évasive concernant son passé et sa situation familiale alors que des meurtres brutaux ensanglantent rapidement le quartier. Inutile de préserver un mystère qui n’en est de toute façon pas un, Eli est un vampire et c’est l’histoire de sa relation ambiguë avec Oskar que le film se propose de dévoiler. Ambiguë parce qu’on a affaire à deux préadolescents dont les notions d’attachement, de séduction et de sexualité restent encore floues. Doublement ambiguë parce que s’il est possible de comprendre les sentiments du petit Oskar, frustré et mal-aimé, qui recherche une âme sœur sans oser se l’avouer, on ne peut qu’observer et tenter de décrypter les motivations d’Eli, qui n’a fondamentalement rien d’humain. Tout comme il se débarrasse sans états d’âme du fatras de clichés vampiriques (gagnerait-elle sa confiance pour mieux le saigner ? Trop simple, mon ami), Morse néglige également la tendance super-émotionnelle des vampires d’Anne Rice : le contexte nordique ne se prête guère à la chaleur et à la sensualité. On parle peu dans Morse, et on n’agit que lorsque cela semble nécessaire. Tout se joue dans la subtilité, le non-dit et les détails, grâce à deux jeunes acteurs à la conviction troublante. Inutile de préciser qu’il s’agit d’un cas de figure très rare dans un créneau qui, présence d’éléments fantastiques oblige, reste envers et contre tout catalogué comme cinéma de genre. Il est tout aussi évident que Morse ne plaira pas à tous : il s’agit sans doute du film vampirique le plus difficile à aborder pour le grand public depuis Les prédateurs si ce n’est que, là où ce dernier se montrait baroque et éthéré, Morse verse plutôt dans le réalisme austère poussé à son point le plus extrême. Mais pour avoir bouleversé tous ces codes qu’on pensait immuables et avoir présenté un Non-mort tel qu’on n’en avait encore jamais vu, Morse est sans conteste promis à un bel avenir de film-culte, 2009 (l’année-Transformers) l’ayant accueilli dans une indifférence quasi-générale…