
Hypothèse : vous êtes en pleine promenade forestière, trajet ferroviaire ou ennui scolaire. Un bruit sourd, une secousse soudaine et violente, et puis un silence aussi peu rassurant que si le 18 était en dérangement… La fin du monde-tel-que-vous-le-connaissiez pourrait être aussi simple que ça. Envie d’en explorer 3 conséquences, sans science-fiction, sans super-héros ni zombies obsédés par la pulsion de démêler vos entrailles à la main ? Oui ? Alors c’est parti…

Notre première étape : Survivant, de Takao Saito. Une série en 10 volumes commencée en 1988 au Japon, et désormais intégralement traduite et disponible chez nous. Le jeune Satoru explore une caverne lorsque de terribles secousses se font sentir. Il parvient à rejoindre la lumière du jour pour s’apercevoir que sa montagne est devenue une île, et qu’il y est seul. Les secours tardant, il doit se débrouiller pour survivre, avec l’espoir de retrouver sa famille. Cet objectif l’amène à quitter l’île et à parcourir le Japon dévasté en suivant les indices qui laissent penser que ses parents et sa sœur sont toujours en vie. Voilà le décor et l’essentiel de ce récit, le plus didactique des trois, et le moins terrifiant. Satoru est le type même du jeune garçon dont le courage et la générosité de cœur lui permettent de venir à bout de toutes les épreuves. Un peu galvaudé peut-être, mais sans cela comment traverser 10 volumes de galères ? Le parti pris est clairement hyperréaliste, avec un dessin fouillé (le seul point faible étant pour moi les visages, qui ne resteront pas dans les chefs-d’œuvre du genre) et une narration crédible. Bien sûr on pourra critiquer le procédé consistant à introduire à la file indienne dans l’histoire de nouveaux problèmes de difficulté croissante, ce qui donne parfois le sentiment d’un catalogue interminable. On pourra également trouver le fait que notre héros les résolve tous finalement pas si réaliste. Mais la série a à mon avis deux propos, fort bien servis par ces facteurs : d’abord, propager la bonne parole (la générosité, le courage et la persévérance triomphent de tout, et un seul grand cœur peut ramener plusieurs brebis égarées), ensuite, instruire le lecteur. C’est là que l’aspect réaliste de la série ainsi que son catalogue de problèmes se révèlent primordiaux, car sans eux les techniques de survie utilisées par Satoru n’auraient pas grand intérêt. Au lieu de cela, on suit avec plaisir les aventures de ce survivant qui nous en apprend tant, secondé par les utiles explications complémentaires données par l’auteur. Enfant, j’étais sous le charme d’un livre qui s’appelait Copain des bois, une sorte de guide du trappeur en herbe ou de manuel du Castor Junior : c’est un peu de ce charme que j’ai retrouvé dans Survivant. Il ne manque finalement qu’un index final des problèmes et des solutions…

Deuxième étape : Dragon Head, de Minetaro Mochizuki, une autre série en 10 volumes entamée en 1995 au Japon, et également entièrement disponible en français depuis un certain temps. On ne rigole plus, cette histoire est franchement sombre et abyssalement oppressante… Les élèves d’un collège japonais rentrent d’un voyage de classe, lorsque leur train déraille en plein cœur d’un tunnel à la suite d’une brusque secousse sismique. Teru est le premier à reprendre ses esprits, et ne découvre que deux autres survivants, également collégiens. Un garçon, Nobuo, et une fille, Ako. Tous les autres sont morts. Pour ajouter au traumatisme, la scène se transforme bientôt en huis clos, le tunnel s’étant effondré des deux côtés. La chaleur s’accentue dans ce boyau coupé du monde, et des répliques du séisme aggravent sa déliquescence. Une radio leur permet de capter un court message brouillé parlant « d’état d’urgence » en surface. Dans l’impossibilité de trouver une issue rapidement et face à autant d’éléments de stress, les 3 survivants doivent faire face à la montée de la peur. L’obscurité qui les entoure au-delà du maigre halo de leur lampe à huile de fortune prend une consistance de plus en plus palpable. Nobuo ne résiste pas au travail de sape psychologique des ténèbres : persuadé d’avoir vu "quelque chose" au cœur des ombres noires, il se laisse absorber, régressant à un stade primaire... et devient un danger pour Teru et Ako. Ce n’est qu’au début du tome 3 que les deux héros parviennent à sortir du piège souterrain, échappant à Nobuo, finalement victime de ses ténèbres. A l’extérieur, dans ce qui était le monde du Japon contemporain, ils sont accueillis par une transposition du monde souterrain. Tout est en ruines et un nuage de cendres opaque masque le soleil. Ils n’ont échappé à l’obscurité que pour s’y trouver replongés, et croiser avec elle son cortège de survivants plus ou moins marqués par la terreur, le désespoir, la fin des équilibres mentaux habituels, et le déverrouillage des parties sauvages du cerveau. Teru et Ako trouveront-ils chez l’autre et en eux-mêmes le soutien qui conditionne leur survie ?
A dessein, je me suis concentré sur la première étape de Dragon Head – le tunnel – emblématique de la série et se suffisant presque à elle-même. Les volumes suivants apportent leur lot d’exploration psychologique et de réflexion sur la peur, à travers les conséquences d’une apocalypse "locale" (seul le Japon semble affecté par cette catastrophe) sur une population brutalement privée de ses opulences quotidiennes. Ceci se fait cependant parfois au prix de quelques longueurs. L’effet sur le lecteur demeure dans les moments forts assez remarquable, le dessin (très focalisé sur le regard) et la narration véhiculant efficacement l’angoisse vécue par les protagonistes. Le premier dialogue du livre (et sa mise en scène graphique) entre Teru et Nobuo, m’a particulièrement marqué en ce sens qu’il laisse deviner (et c’est sans doute encore plus flagrant en seconde lecture) l’issue inéluctable du huis clos de départ. Léger point noir à déplorer : une traduction manquant parfois de rigueur stylistique, et qui ne me semble donc pas rendre totalement hommage à une œuvre fort bien considérée au Japon.
Un film en a été tiré en 2003, condensant – avec évidemment quelques modifications – l’histoire en 2 heures. Il bénéficie de décors peaufinés et de scènes en extérieur très bien rendues, mais est largement grevé par ses acteurs : Teru et Ako rappellent mal leurs modèles 2D, physiquement et psychologiquement. La force intérieure qu’ils développent dans le manga est négligée, et les acteurs semblent plutôt avoir été choisis pour leur capacité à pleurnicher et à se traîner par terre sans jamais aligner trois pas proprement. Exaspérant, vraiment !

Dernière étape : L’École emportée, de Kazuo Umezu, série complète et traduite en 6 volumes chez nous, publiée entre 1972 et 1974 au Japon. Soyons francs : j’ai menti dans mon introduction générale, qui affirmait en gros l’absence de choses ou événements irréels dans ces récits. Or ici, on en retrouvera quelques éléments… L’histoire concerne une école primaire du Japon, et a pour personnage principal un petit garçon, Shô. Un matin, un bruit assourdissant retentit. L’effet de surprise passé, les élèves et le personnel adulte de l’école s’aperçoivent que le complexe scolaire tout entier (comprenant aussi des classes de maternelle) a changé de place. Il se trouve désormais au sein d’une gigantesque étendue désertique, qui ne tardera pas à se révéler autrement plus hostile qu’un simple désert. Alors que tous essaient de comprendre ce qui s’est passé, où ils se trouvent et comment chercher du secours, un premier danger menace les enfants, qui ne provient pas d’où on l’attendait. Les adultes sont en effet les premiers à perdre pied, cédant qui à la folie, qui à une pulsion suicidaire, qui à la violence. Les enfants se retrouvent juges de la vie de certains adultes, et finalement entièrement seuls face aux autres dangers qui apparaissent. Citons pêle-mêle la quasi-absence de nourriture en dehors des réserves de la cantine de l’école, la fragmentation clanique des élèves, leurs réactions de peur, de panique ou de violence, et surtout ce cauchemar vivant, sorte de matérialisation monstrueuse et mortelle née de l’horreur vécue, une sorte de fourmi géante vite secondée par ses petits (oserais-je les nommer fourmisseaux ?). L’école est le seul endroit où les élèves puissent rester pour survivre, mais n’offre pas un abri suffisant face aux carnages perpétrés par ces monstres. Shô, doté de qualités naturelles comparables à celles de Satoru dans Survivant, prend peu à peu le rôle de chef de tous les enfants. Ceux-ci n’ont pas moins tendance à s’entre-déchirer (on pourra rappeler sur ce point le roman de William Golding, Sa Majesté des mouches, publié en 1954), et on retrouve parmi eux de nombreux types de personnalités, et la marque des différentes possibilités de réaction à la terreur qu’Umezu souhaite nous présenter. L’histoire s’intéresse aussi en parallèle (mais de moindre manière) aux conséquences de la disparition de l’école dans sa ville, où elle laisse un trou béant. Ainsi la mère de Shô refuse-t-elle d’accepter sa disparition complète, et parvient même à l’aider. Comment ? Ah, ce serait trop en dire !
Malgré son âge, que trahit un coup de crayon éloigné des canons actuels du manga, cette série conserve encore aujourd’hui un grand potentiel anxiogène – il serait même plus juste de la classer parmi les récits d’horreur que de survie. L’intérêt de cette œuvre, qui par sa terreur psychologique se rapproche de Dragon Head, est d’aborder ce thème par le biais de jeunes enfants, non encore dotés de tout l’outillage mental des adultes, provoquant ainsi un supplément d’angoisse chez le lecteur confronté à la destruction de l’image d’Epinal "enfance = innocence". L’horreur est exacerbée par la présence d’un Némésis monstrueux, qui incarne la dimension fantastique du récit. Si vous pensez qu’aucune histoire de gamins ne peut vous intéresser, voilà une série qui saura vous faire mentir… Et c’est bien pour cela que l’introduction de cet article n’était pas complètement honnête !
…FIN DU VOYAGE…
Oui, jouer à se faire peur est un loisir fort prisé, que ce soit à travers un film, un livre ou un baptême de saut à l’élastique. On y recherche un bon gros frisson direct, du genre qui titille les terreurs primaires et qui met tous les voyants de l’instinct au rouge, on veut 5 tonnes de pression psychologique au cm², on désire à feu vif des choses pas normales qui nous rôdent ensuite dans le cerveau – jusqu’à ce qu’on puisse s’en décharger un peu sur le premier pote qui demande « alors, c’était bien ?? ». Et pourtant les angoisses qui durent ne naissent pas de tout cela, mais plutôt de récits qui nous ramènent à l’homme et à ses réactions en situation de stress, d’urgence et de survie. Pour transmettre ces angoisses, rien de tel qu’une bonne apocalypse sur notre bon vieux monde rassurant, avec des gens normaux au milieu. Car c’est là qu’on peut légitimement commencer à se poser ces deux questions qui n’ont pas d’universelles réponses :
Que deviendrais-je si j’étais passé au révélateur de la survie, possiblement le plus puissant qui soit ? Un héros, un lâche, une victime, un bourreau, un animal… une coquille vide ?
Homme, mon frère, mon prochain, es-tu fondamentalement bon… ou mauvais ?
(Pour continuer le voyage dans une autre contrée, voir la critique d’un autre récit de survie sous forme romanesque : La Route, de Cormac McCarthy).
