
Benoît Delépine et Gustave de Kervern (2010)
Serge Pilardosse a soixante ans, une vie entière à travailler à gauche et à droite derrière lui et pas de projets devant lui. La faute à quelques employeurs indélicats, il manque à Serge une pleine caisse de documents administratifs pour pouvoir bénéficier de son allocation de retraite bien méritée. Dès le début, le ton semble donné : après une parodie – criante de vérité - de pot d’adieu et la remise d’un mémorable cadeau pour services rendus à l’industrie de la viande porcine - un puzzle MB de 2000 pièces, rien que ça, Serge se découvre une inaptitude viscérale à s’adapter à son nouveau statut et une réelle incompréhension face à un monde auquel il ne s’était jamais vraiment intéressé jusqu’alors, peuplé de commerçants désagréables, de fonctionnaires tatillons et de tentatives de bricolage avortées. On pressent venir la charge sociale contre un monde sans âme. Pour autant, on appréhende cette dernière sans la moindre inquiétude tant Delépine et Kervern savent manier l’humour absurde et la critique grinçante avec une maîtrise sans équivalent dans le cinéma français. Le père Pilardosse enfourche alors sa vieille bécane, cette Munch "Mammut" qui baptise le film, et part en quête de son passé professionnel, embarquant au passage le spectateur dans une quête initiatique à rebours à travers la cambrousse française qui synthétise la dénonciation sociale de Louise Michel mais aussi le road-movie décalé comme d’Aaltra et le surréalisme parfois mystique d’Avida.
Le clin d’œil à Easy Rider est limpide : il sert avant tout à confronter deux représentations du monde à quatre décennies d’intervalle. Dans les deux cas, la liberté est à conquérir… mais le mode opératoire et le contexte sont bien différents. Sans oublier la double quête qui s’offre à Pilardosse : la première, l’officielle, et la seconde qui s’imposera imperceptiblement à lui au cours de ses pérégrinations. L’une dont on ne sait si elle aboutit ou pas tant elle devient périphérique, l’autre qui tient de la réconciliation avec soi-même, sans optimisme mais sans misérabilisme pour autant : un regard lucide posé sur un parcours de vie, jugé à l’aune de ce qu’il a été, non de ce qu’il aurait pu être. On pourrait détailler plus en avant de nombreux éléments, mais ce serait déflorer la nature même de Mammuth, œuvre à vivre dans sa rude simplicité avant de chercher à comprendre ou à analyser.
Du côté du personnel, comme d’habitude, Delépine et Kervern ont battu le rappel de leurs potes et on croisera une foule de personnalités plus ou moins célèbres, généralement employés le temps d’une séquence, presque un caméo : Benoit Poelvoorde en chercheur de métaux déplaisant, le caricaturiste Siné lors d’une scène d’ores et déjà mythique durant laquelle Pilardosse se voit expliquer par le menu à quel point il est con, Miss Ming dans son propre rôle, Bouli Laneers, Dick Annegarn et bien d’autres. Mais Mammuth repose avant tout sur deux personnages : Serge Pilardosse pour commencer, véritable mastodonte, fruste, pas beaucoup de cervelle mais pas un mauvais fond, qui se révèlera à lui-même en cours d’odyssée. Le second n’est pas madame Pilardosse, pourtant incarnée avec justesse par Yolande Moreau, mais l’amour de jeunesse, Isabelle Adjani, plus belle et mystérieuse que jamais. Personnage trouble et ondoyant (et pour cause !), peut-être présente cinq minutes à l’écran si on additionne toutes ses apparitions, elle constitue pourtant l’alpha et l’oméga de Mammuth, celle par qui la boucle se bouclera sur une note douce-amère. Et le spectateur d’attendre avec d’autant plus d’impatience les prochaines réalisations de ce duo à la vitalité créative croissante et à l’inimitable humour à froid.
