vendredi 1er juin 2012
 
 
 

Les emmurés

Serge Brussolo (1990)

Journaliste tombée en disgrâce pour avoir laissé filer un sujet en or pour des raisons de coquetteries, Jeanne se voit offrir une ultime chance de reprendre sa place. Sauf qu’en guise d’ultime chance, le reportage qu’on lui impose de réaliser, à propos d’un sordide fait divers vieux d’une quinzaine d’années, lui laisse plutôt un amer goût de punition.

Des années auparavant, un architecte nommé Malestrazza avait emmuré plusieurs victimes dans divers recoins de la bâtisse qu’il avait conçue. Une fois découvert, il avait miraculeusement échappé à la police et n’avait plus jamais donné signe de vie depuis. Arrivée sur les lieux de son reportage, un vieil immeuble que n’occupaient plus que quelques vieillards, une concierge austère et son sale gamin, Jeanne se laisse peu à peu gagner par l’atmosphère étrange du lieu. Le désintérêt initial cède rapidement la place à une fascination morbide, puis à une terreur superstitieuse, avant que le reportage ne bascule dans l’horreur la plus complète.

Serge Brussolo n’a pas son pareil pour taper des ambiances foutrement évocatrices, avec son sens du décorum, ses personnages carrés, ses situations extraordinaires et son écriture nerveuse et excessive. Qu’il s’agisse du thriller high-tech, de la sci-fi, du roman historique ou du bon vieux polar des familles, ce touche-à-tout, véritable génie du roman de gare parvient toujours à faire mouche. Ici, sa connaissance consommée des ficelles de l’angoisse lui permet de jouer avec le lecteur de manière perverse et sournoise. Avec une première partie à prendre farouchement au second degré, Brussolo prend un air blasé et détaché pour nous planter le décor. On ne ressent strictement aucune empathie pour ces victimes emmurées vivantes dans la structure de l’immeuble, on ne frissonne à aucun moment, mais l’intérêt est maintenu par la découverte de ces personnages hors du commun, et le style toujours aussi inimitable du Français. Et puis, collant au plus prêt à son personnage principal, l’auteur nous fait passer de l’indifférence de la journaliste à cette fascination, et nous suivons cette même spirale centripète qui nous mène au cœur du roman, et surtout à ce dernier tiers d’une cruauté, d’une inventivité, et d’une violence psychologique insoutenable.

Les thèmes récurrents de l’auteur sont bel et bien présents : l’incapacité du personnage à se faire reconnaître dans le milieu duquel il émarge (ici le manque de crédibilité de la journaliste ou encore l’impossibilité de l’architecte à faire accepter ses théories), les meurtrissures, physiques pour la plupart, les attirances troubles des personnages et une certaine vision torse de la sexualité au regard des standards sociétaux. Et surtout une approche radicale de la folie, qui peut se manifester sous différentes formes et tomber sur le râble de n’importe qui. Brussolo nous épargnera juste son couplet récurrent à l’encontre des religions.

Mais si tout ce qu’on aime chez l’écrivain se retrouve dans ce roman, tout ce qui peut faire grincer des dents répond également à l’appel. Les personnages sont carrés et aisément imaginables, mais ils sont le plus souvent dessinés à gros traits. Par ailleurs, le canevas de l’histoire sent le déjà-lu (et pour cause, la charpente générale sera grosso modo réutilisée trois ans plus tard pour Sécurité absolue). De manière générale, Brussolo reste cantonné dans son rôle de galérien du roman de gare (la cadence de parution de ses romans à de quoi donner le tournis… deux à trois romans par an…) et on ne peut s’empêcher de penser qu’il ne fait finalement que manquer d’ambition.

Les emmurés reste néanmoins un thriller hautement recommandable, particulièrement en raison de sa dernière partie tétanisante et traumatisante. C’est un roman classique dans la carrière de l’auteur et il constitue une bonne porte d’entrée dans sa période « polar ». Maintenant, si vous voulez attaquer directement le gratin, on vous conseillera plutôt Le chien de minuit, Le murmure des loups, La fille de la nuit, L’épave, Le nuisible ou La route obscure.