vendredi 1er juin 2012
 
 
 

Le Camp des Saints

Jean Raspail (1973)

Royaliste, réactionnaire, passéiste, raciste, fasciste… Les qualificatifs, justifiés ou abusifs, ne manquent pas pour décrire Jean Raspail et son ouvrage phare, que d’aucuns considèrent comme prophétique 35 ans après sa parution. Le Camp des Saints prend pour postulat de départ un événement simple : l’embarquement, à Calcutta, d’un million d’émigrants indiens sur des rafiots de fortune, et leur long voyage vers les côtes de France, en quête d’une vie meilleure dans un Occident fantasmé. A Paris et dans les autres chancelleries occidentales, on observe, on s’interroge, on s’émeut ou on idéalise cette vague migratoire… mais surtout, on n’a aucune idée de la manière dont il faut traiter cette invasion en apparence pacifique. Et il ne faudra pas compter sur l’auteur pour éclairer notre lanterne à ce sujet.

Car Le Camp des Saints n’est pas vraiment un roman d’anticipation, ni même un pamphlet. Le récit semble conçu comme une sorte de fable, sans réel souci de cohérence et de logique, qui expose simplement de manière romancée une vision de l’avenir d’un pays que l’auteur ne considère plus comme sien. Raciste, Raspail, en ces temps de multiculturalité joyeuse ? Ethnocentriste plutôt. Son camp à lui, est celui de l’Occident de jadis, sûr de lui et des valeurs qu’il défend, un Occident dont il signe sans sourciller l’acte de décès à travers ce roman. Si Raspail prend un plaisir visible à souligner la crasse et l’abrutissement de ces boat-people d’extrême Orient, il ne prend même pas la peine de les individualiser, préférant les reléguer à l’état de masse humaine dépersonnalisée, et rendant du coup très difficile l’assimilation des migrants à un quelconque ennemi aisément identifiable. Tel n’est pas non plus l’objectif de l’ouvrage, qui réserve ses traits les plus meurtriers aux instances politiques, religieuses et médiatiques françaises, et jusqu’à l’homme de la rue, dont les atermoiements et la pusillanimité contribuent à sonner le glas des débris de la civilisation occidentale. Raspail décrit cet apocalypse paisible avec un humour féroce. Car, à sa manière, Le Camp des Saints est drôle. Drôle parce qu’il est difficile de ne pas sourire, ricaner plutôt, face à cette galerie de personnages pathétiques. Entre ceux qui souhaitent à tout prix la disparition de la culture européenne, ceux qui refusent de voir le chaos annoncé alors que les signes se multiplient, et la masse moutonnière qui, dans le doute, préfère s’abstenir de penser, Le Camp des Saints ne laisse pas entrevoir le moindre espoir, de son prologue à sa conclusion. Les rares résistants n’y sont pas des héros, mais des guerriers perdus qui se cantonnent à reproduire une Danse macabre moderne, festoyant et jouissant à l’excès puisque le lendemain, ils seront morts.

Le plus étonnant reste que l’ouvrage a été écrit à une époque où les phénomènes de migration et d’intégration n’intéressaient strictement personne, ou à tout le moins ne constituaient pas un motif d’inquiétude pour qui que ce soit. Mais Jean Raspail, dans ses autres romans, a sans cesse prouvé son attachement aux choses disparues, de la royauté capétienne aux cultures primitives de Patagonie. Avec l’Occident, il a simplement pris un peu d’avance.