vendredi 1er juin 2012
 
 
 

La Route

Cormac McCarthy (2006)

Passant dans les rayons d’une grande librairie parisienne, un livre de poche attire mon attention. La Route. Non pas à cause des accroches commerciales (« prix Pulitzer 2007 », « le chef d’œuvre de McCarthy, adapté au cinéma avec blablabla »), mais de l’illustration. Une image tirée du film, à tiers-chemin entre la photo noir et blanc, sépia, et couleurs délavées et salies. Un grain de cendres. Le regard hébété de Viggo Mortensen, qui selon toute vraisemblance campe le personnage principal de l’intrigue. A ses côtés, sans doute le second personnage principal, un enfant. Des vagabonds ? Un thriller ? Une traversée du désert ? Des nouveaux pauvres ? L’histoire de la diaspora rom ?

Un coup d’œil à la 4e de couverture et la photo devient explicite. Un père et son fils suivent la route en direction des côtes du sud, au milieu d’un monde écorché vif par une apocalypse de nature indéterminée. Pas de la science-fiction, mais une vision du futur immédiat. Un récit dans l’air (troublé) du temps : si notre monde s’effondrait demain, que deviendrions-nous ? C’est ce que McCarthy a décidé d’imaginer, et dont je vais vous parler…

Autant clarifier ce point dès l’abord : malgré la bonne note attribuée, je reste un peu sur ma faim (sans mauvais jeu de mot... qui lira verra). On ne tient pas là le chef-d’œuvre de l’auteur, en dépit d’un Pulitzer au poitrail, et je suis persuadé que la lecture de ses autres romans me confortera dans cette opinion (pour info et selon l’avis commun, son chef-d’œuvre a déjà 25 ans et s’intitule Méridien de sang). J’espérais en effet une immersion totale, mais on n’a pas voulu me laisser à ma perdition.

Pourtant certaines machineries fonctionnent à plein. On est transportés dans ce qui est sans doute une portion des Etats-Unis, quelques années après une apocalypse dont on sait peu de choses. Un voile de cendre masque le ciel, couvre la terre où l’espèce d’arbre la plus courante est l’arbre mort, couché et calciné. Il y a des survivants, pourtant. Ce père et son fils (quelques flashbacks nous apprennent le sort de la mère), quelques autres vagabonds sur la route, deux ou trois sur tout le livre, mourants. En dehors d’eux, il semble ne plus y avoir que quelques groupes d’humains ayant cédé au tribalisme primaire et au cannibalisme. Fuyant un dernier hiver trop froid, l’homme et le petit garçon (aucun nom ne sera donné) partent vers le sud, leurs possessions essentielles entassées dans un chariot de supermarché. Pour les accompagner, le froid, la faim, la peur de ces cannibales déshumanisés, des horizons entiers gris-cendre, le soleil qu’on devine sans jamais le voir, et des feux dans la nuit qui ne vous réchauffent pas.

Le décor est donc extrêmement propice à une narration soulevant des émotions fondamentales, à une "poésie" ou une "esthétique" de la désolation. Et il faut avouer que le style de McCarthy, de ce côté-là, y réussit très bien. Le texte est une sorte de gigantesque leçon d’addition dépouillée. Les phrases sont composées de groupes nominaux reliés exclusivement par des « et », qui tombent l’un après l’autre et se recouvrent comme la cendre sur la cendre. De toute la palette des signes de ponctuation, McCarthy ne retient que le point, et le point d’interrogation lors des dialogues (qui ne sont annoncés par aucun signe formel, ni tirets ni guillemets, juste un saut de ligne). Pas de chapitres, juste un long chapelet de paragraphes dépassant rarement une page. L’emphatique point d’exclamation n’existe pas, il a comme disparu avec l’ancien monde, et ce simple procédé magnifie le vide permanent qui menace, de l’intérieur comme de l’extérieur, l’homme et son fils. Malgré leurs efforts pour « porter le feu » et pour « être du côté des gentils ». Alors leurs dialogues sont ponctués de « j’en sais rien », de « j’sais pas », et leurs espoirs sont à si court terme qu’ils en méritent à peine le nom. Chaque soulagement sur cette route de croix ne peut être que temporaire, et vain. Notre monde est mort, on n’y produit plus rien, on y survit seulement encore, mais pour combien de temps ? Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien ni… personne… à manger ?

Si vous pouvez rester plongés dans ce style, cette ambiance défaite, La Route vous donnera tout le goût de poussière de ses ruines. Mais je suis un perfectionniste, et j’ai d’autant plus besoin qu’il n’y ait aucune « faille » dans ce récit qu’il prend pour base le monde où je vis. J’ai besoin d’une vraisemblance totale, car instinctivement en l’absence de tout procédé magique ou futuro-scientifique, je tire sur le moindre fil qui dépasse. Contrairement à un récit graphique, un roman oblige son lecteur à un effort d’imagination permanent afin de transformer en images mentales les descriptions et événements écrits. Il faut donc que toutes les pièces s’ajustent au mieux entre elles, sous peine de voir l’imagination peiner, sur-interpréter et parfois se perdre. Et il y a des invraisemblances dans ce texte. Des incohérences. Trop de « comment font-ils pour … ? » m’assaillent. C’est parfaitement subjectif, et d’autres verront les choses autrement, mais cela me gâte un peu le "plaisir" du couteau dans la plaie, du voile mortifère qui vient tout recouvrir. Quelques exemples. Je ne parviens pas à croire à ce caddie qu’on pousse des jours durant dans la neige, rempli de ce qui a pu être emporté de nourriture, vêtements, couvertures, ustensiles. Pousser un caddie plein dans la neige au milieu des débris ? Déjà à moitié rempli et dans un supermarché c’est l’enfer, alors passer un col avec ? Et ces journées à marcher dans le froid, la neige, la pluie, et pourtant les habits finissent par sécher, les pieds ne gèlent pas, le feu prend toujours ! Il y a déjà quelques années que le monde est détruit, mais dans un abri on trouve des œufs et du beurre… dans un abri sans poules, sans vaches, sans frigo ni électricité ! Et ces cannibales qui gardent enfermés des gens vivants dans une cave (l’un entamé jusqu’aux hanches), avec quoi les nourrissent-ils pour qu’ils ne moisissent pas tous en même temps ? Voilà, soudain je secoue la tête par dépit, on m’a tiré de ce bain d’enfer où j’espérais me noyer le temps d’un livre, et ce sale goût dans ma bouche, ce ne sont même pas des cendres. Déception.

Reste un troisième aspect à évoquer. Après les émotions induites et la vraisemblance, la leçon. Que peut transmettre ce livre à travers l’histoire de gens voués à mourir, dans un monde dont les battements de cœur ne se mesurent que sur des sismographes ? N’attendez pas une dénonciation véhémente et directe de notre société, de nos systèmes politiques et économiques. Les seules organisations politiques évoquées (je dis bien « évoquées ») dans le livre sont la forme tribale ou les "communes" formées pour la survie et disparues depuis dans la violence. Nous ne saurons rien de l’action des forces élues et organisées de l’Etat suite au cataclysme. Nous ne saurons rien des premières réponses apportées par les survivants, elles ont passé la date de péremption. Nous ne saurons rien de l’état du reste du monde. Nous ne plongerons pas dans la psyché de ceux qui sont devenus cannibales. Finalement, la seule leçon explicite du livre tient dans ce que cet homme transmet à son fils. Le peu qu’il raconte de "son" monde, à ce petit garçon né après l’apocalypse. Quelques valeurs à préserver quand tout est mort autour, tant que dure la flamme, tant qu’ils s’accrochent à cette route qui devient leur but autant que leur moyen. Le thème sporadiquement évoqué du divin, Dieu fait chair, l’idée de Dieu transmise par le souvenir des êtres chers, la lueur si faible et pourtant si présente dans le cœur de ce petit garçon, mais comme un vestige presque condamné. La lutte d’un père qui a vu l’avant et l’après, qui souffre de ce(lle) qu’il a perdu(e), sur cette terre qui lui crache au visage, aux côtés d’un petit garçon pour qui il est tout. Pour qui il se force à rester un homme, un père, un semblant de modèle.

En filigrane, monstre aux yeux injectés de cendres, c’est la violence qui enfin nous pénètre. La folie qui dévore les sociétés décomposées. Le mal tapi au cœur de tant d’êtres. La défiance même des gentils envers tout autre que soi. L’égoïsme insoutenable dicté par l‘impératif de survie, auquel seul le petit garçon parfois déroge, avec quelques gouttes de chance comme récompense. Survivre, jusqu’au bout de la vie, quand tous les espoirs sont déjà dévorés, survivre permet tout, et nécessite la violence.

Le style est noir, ce monde est perdu, mais je pense que vous y trouverez des traces à suivre pour espérer malgré tout. Si la violence est partout et qu’il faut y avoir recours soi-même, la possibilité existe de garder ce cœur de dignité qu’on attribue à l’homme. A condition, comme ce père et son fils, de ne pas être seul, car les ténèbres vous dévorent plus vite lorsque vous ne pouvez pas vous tenir dos à dos. Maigre consolation je vous l’accorde.

Conclusion : cette Route ne tient pas toutes ses promesses. Cela reste une bonne entrée en matière dans l’œuvre et le style de McCarthy, assez convaincante pour me donner envie d’en lire d’autres du même auteur. Mais si sa vision d’un aujourd’hui post-apocalyptique délivre un bel impact stylistique et pictural, ses quelques incohérences d’arrière-plan suffisent dans mon cas à émietter le vernis, et le propos du livre (violence et transmission père-fils) n’est pas encore suffisamment étoffé pour pallier cela. En ce qui concerne le film qui en a été tiré (sorti en France en décembre 2009), n’en ayant vu que des extraits, je ne saurais m’avancer. Aussi, je préfère vous laisser maîtres de combiner les deux médiums…

Voilà, vous êtes arrivés au bout de la route, sur une plage brumeuse des côtes du sud, et nous nous séparons là. Mais nous pouvons aussi nous retrouver à un "klick" d’ici pour d’autres récits de survie (graphiques ceux-là), que j’ai trouvés plus… immersifs !