
David Fincher (2008)
Né vieux, Benjamin Button va vivre sa vie à l’envers. Point, à la ligne. Le pitch est là, tout est dit. L’histoire est inédite, elle tient du conte fantastique mais ne sert que de support à l’exploration de plusieurs thématiques, elle aurait pu être traitée de tas de manières différentes en fonction du réalisateur qui se serait trouvé derrière la caméra… et c’est David Fincher qui s’y est collé.
David Fincher… le grand frère… le type dont chaque film est un indicateur concordant des préoccupations d’une génération qui a grandi sans illusions, qui est parfois aux abois mais souvent l’ignore. Le type dont l’abstraction formelle s’est fait l’écho d’une colère sourde et d’un désenchantement total dans ses premiers films. Un réalisateur sans compromission, en constante guerre avec les studios, et qui parvient à imposer, dès Se7en, son second film (succédant au bide total qu’a constitué Alien 3) un final cut d’une noirceur qui a marqué son époque et a fait du film le mètre-étalon du thriller de ces quinze dernières années. Un tyran qui, à l’image du personnage incarné par Michael Douglas dans The game, croit pouvoir tout contrôler, trouve son réconfort dans une organisation maniaque de sa vie et de son travail, mais voit la réalité le rattraper et son destin lui échapper lorsque Fight Club, le film de sa vie (et de la vie de ses acteurs) se révèle être un flop commercial de premier ordre. Le public n’était semble-t-il pas prêt à se manger pareille mandale, mais la parfaite adéquation du sujet et du traitement formel du film avec les préoccupations de cette foutue génération devenue anticonsumériste parce qu’on lui avait expliqué à la télé que c’est ce qu’il fallait être ont finalement rendu justice à Fight Club, élevant le métrage à son juste rang de film-culte. Paranoïa post-11 septembre oblige, le film suivant de Fincher revenait sur ce besoin de sécurité et ses dérives. Plus téléguidé, moins personnel, Panic room est le film de Fincher que l’on aime finalement le moins. Ensuite ce fut l’éclosion d’un nouveau réalisateur, à la patte moins identifiable au premier coup d’œil, au style plus épuré, à l’apparente sobriété et à l’académisme plus étudié, mais dont on ne saurait nier la méticulosité maladive et le recours à des effets spéciaux devenus invisibles. Zodiac marqua cette nouvelle approche, et sous ses dehors de faux-thriller, se dévoile finalement comme une dissection de l’âme de ses personnages qui n’ont pas réussi à trouver un sens à leur vie. L’approche est plus subtile, les effets sont calculés et minimisés, les non-dits prennent une place prépondérante, mais l’assimilation avec son public est bien là et le centre du propos reste commun à toute sa filmographie : la déshumanisation. Avec son dernier film, Fincher s’enfonce encore plus loin dans les tourments des désormais moins jeunes gens qui se retrouvent dans son œuvre, puisque The curious case of Benjamin Button nous parle du temps qui passe, et qu’on ne peut rattraper.
Benjamin Button, c’est Brad Pitt. C’est David Mills, le flic idéaliste un peu fleur bleue dont la vie va être réduite à néant par les crimes à connotation mystique de l’anonyme John Doe. C’est aussi et surtout Tyler Durden, un personnage mythique à qui Pitt a pu donner vie avec sa gueule d’ange déchu et son charisme de rock star ravagée. Les retrouvailles entre le réalisateur et l’acteur étaient déjà en soi excitantes. Et elles n’ont pas déçu. Pitt incarne parfaitement ce personnage hors du commun, à qui l’on fait comprendre très tôt qu’il va mourir, qui ne comprend pas ce qui lui arrive et s’enferme dans un mutisme, un quasi-autisme même, pour éviter d’avoir à s’expliquer, tant auprès des autres qu’auprès de lui-même. Le reste du casting est au diapason et la sobriété de l’ensemble des acteurs ne se montre nullement contradictoire avec le développement de personnages carrés, typés et attachants. Cate Blanchett est évidemment magnifique et parfaite d’un bout à l’autre du film.
On n’ira toutefois pas jusqu’à affirmer que The curious case of Benjamin Button est exempt de défauts. Parmi les fautes de goût les plus marquantes, il y a ces plans ridicules de Brad Pitt, au meilleur de sa vie sentimentale (et quand, comme par hasard, son physique est le plus avantageux), qui tiennent plus de la pub pour du cosmétique que d’autre chose. Nous voilà donc avec des images bien proprettes de Brad qui fait de la moto, Brad qui fait de la voile, Brad qui fait l’amour sur une plage, etc. Inutile et, plus grave, ridicule. Autre bémol : quelques grosses ficelles scénaristiques sont recyclées par Eric Roth d’un autre grand film qu’il a écrit autour d’un personnage extraordinaire, Forrest Gump. Tout comme Forrest, Benjamin a connu la guerre et, en rentrant, tombe sur une miraculeuse source de revenus (les crevettes pour l’un, les boutons pour l’autre) qui lui permet une vie confortable. Les deux personnages sont par ailleurs épris d’une femme-artiste et ne connaîtront que peu de moments de bonheur avec l’être aimé. Le traitement et l’approche radicalement différents de Fincher par rapport à Zemeckis empêchent toutefois une comparaison systématique. On a bien affaire à deux films différents de réalisateurs dont le style et les préoccupations n’ont pas grand-chose en commun.
Tout comme Zodiac, The curious case of Benjamin Button se distingue par un formalisme sobre (de prime abord) et un sens consommé de l’académisme (pas excentrique, mais jamais chiant). Clairement, les oscars étaient en ligne de mire : pas de bol, il n’en a récolté que trois, et pour ses prestations techniques plutôt qu’artistiques. Le film aurait pourtant mérité mieux. Les différentes vignettes illustrant la vie éclatée de Benjamin sont toutes pittoresques, poignantes et chacune de ces pièces du puzzle s’assemblent de manière à nous donner un aperçu de la vie de ce personnage, sans pour autant nous donner toutes les clés. Et puis il y a ce final, prévisible certes, mais d’une tristesse telle qu’on n’en avait plus connue depuis une paie.
On attend déjà le prochain film de David Fincher. Il nous apprendra comment va le réalisateur. Et nous avec…
