
(2008)
Retrouver nos aventuriers tout aussi atypiques qu’archétypiques sous forme romancée ? Un pari assez osé quand on les a fait connaître (et aimer) grâce à une longue série de mp3 forcément plus axés sur des dialogues vifs et fondus que sur de longues séquences descriptivo-narratives !
Je conçois fort bien votre légitime appréhension à la découverte du titre : « Comment ça, saison 3 ?? Mais si nous débarquons, diantre, qu’y allons-nous comprendre ?! ». Chassez d’ores et déjà ces craintes plaintives, et vice-versa, car le livre est écrit de telle sorte que vous serez informés du minimum syndical à connaître sur les protagonistes et leur passé (hum, disons carrément "passif"). Pour les novices, un rattrapage est possible en sollicitant le lien donné plus haut et en lisant le petit cours d’interprétation qui va suivre. Pour les habitués, lisez tout de même, c’est fait pour !
Pour commencer, un cours d’interprétation. La recette de création des aventuriers du Donjon de Naheulbeuk peut être ramenée à quelques ingrédients simples.
Une sélection de personnages emblématiques du jeu de rôle catégorie fantasy (par avance, que les rôlistes confirmés excusent les quelques approximations dont je pourrais me rendre coupable ici, n’étant pas un pratiquant de ce gai loisir). Donc deux humains, un barbare, une elfe, un ogre, un nain. Des métiers et des spécialités : ranger, magicienne, bourrin, archère... Faites deux colonnes avec les listes, reliez les points, et vous obtenez une compagnie d’aventuriers. Faites-les partir à l’aventure avec un minable niveau 1, et vous n’aurez pas à espérer longtemps pour voir accourir les problèmes.
Des caractères poussés au ras du cliché : l’Elfe blonde et bécasse détestant les nains, la Magicienne plutôt érudite mais encore bleusaille à sa sortie d’études magiques, un Ranger enclin à jouer les chefs mais sans en avoir vraiment les compétences, un Nain râleur amateur d’or, de bière et de remballages verbaux (très pratique quand on déteste… les elfes, évidemment), un Ogre surtout préoccupé d’écraser des choses vivantes pour s’en régaler ensuite (c’est que ça bouffe, un dogreberman), et un Barbare intellectuellement limité mais capable de partir fumer la première cible venue sans se poser trop de questions. Un cocktail explosif propice à de savoureux dialogues, et ce ne sont pas les scénaristes d’Hollywood, adeptes des duos de héros apparemment incompatibles, qui dédaigneraient la formule. Railleries, second degré et parti-pris parodique sont à la fois causes et adjuvants de ces choix. Illustration principale de la focalisation sur la race et le caractère des personnages : ils n’ont pas d’autre nom que celui de leur race ou de leur métier…
La convocation de tout l’éventail des situations et actions habituelles des jeux de rôle sur plateau : du cliché bien exploité dans un décor dédié.
Un monde fantasy mis au goût du jour en y transférant des façons de parler, de penser ou d’agir plutôt habituelles à notre début de XXIe siècle. Bref, on mêle une sorte de proximité socioculturelle avec une bonne dose de dépaysement.
Fin du cours. A présent, un utile "rappel des épisodes précédents" : notre compagnie de débutants un peu pathétiques se lance dans l’exploration du donjon de Naheulbeuk afin d’y récupérer une statuette, quête dont les a investi le mage Gontran Théogal. A l’issue de la saison 1 et après un bon paquet de péripéties négociées avec ridicule, nos aventuriers pas morts (car le ridicule, ça conserve) ressortent avec ladite statuette. Pas de bol, leur commanditaire décide de changer le lieu de rendez-vous : afin de valider définitivement leur réussite et obtenir le pécule promis en échange, ils doivent se rendre dans une ville située à 7 jours de marche. La saison 2 est consacrée à cette traversée comique de la terre de Fhang, et se termine sur l’échange final de bons procédés. Patatras, il s’avère que le sorcier était du genre maléfique et que cette statuette était tout ce dont il avait besoin pour déclencher l’avènement du Dieu du sommeil, Dlul, somnolement enclin à recouvrir le monde de sa grande Couette de l’Oubli ! Et qui va se taper la corvée de l’en empêcher ? Notre joyeuse compagnie branquignolesque, évidemment !
La section des « à toutes fins utiles » étant complète, penchons-nous sur le contenu du livre. Et bien, la Couette de l’oubli est un peu comme ses aînés audio : c’est souvent très con, mais c’est suffisamment bien fait pour que l’on prenne un pied pointure 48 à suivre l’aventure !
Nous tenons là un essai méritant, dans lequel Lang fait mieux qu’éviter la noyade en négociant son passage de l’audio à l’écrit. Il ne se fracasse pas contre l’écueil des longues descriptions lourdes, et n’embourbe pas son parti-pris doucement débile dans un scénario alambiqué migrainogène, bien que la forme écrite autorise l’introduction de beaucoup plus de personnages dans l’histoire. La narration est découpée d’une manière qui se détache légèrement du pur roman chapitré. Les enchaînements de péripéties sont régulièrement entrecoupés de sortes de courts monologues ou extraits de journaux intimes des aventuriers, baptisés « bulletins cérébraux ». Ils apportent un point de vue plus subjectif sur l’action passée ou en cours, et permettent de jouer à fond sur le caractère du personnage choisi. Cela rappelle par exemple La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, roman uniquement constitué d’une suite de narrations proposées par les divers personnages principaux. L’humour développé est plaisant, avec son lot de trouvailles très respectables.
Un peu de mauvaise moue à présent. Le scénario est finalement un peu trop simple. A plusieurs reprises, j’ai tenté de deviner des ressorts dramatiques en combinant les éléments mis à disposition du lecteur par le texte. Et presque à chaque fois, la première solution à laquelle je suis arrivé s’est révélée la bonne. Alors oui j’ai dit que dans ces aventures, tout était souvent très… bête, mais travailler dans l’humour n’empêche pas de piéger le lecteur. La preuve, Pratchett. Car bien sûr, quand on pense "humour parodique" et "roman fantasy", on pense forcément à Terry Pratchett. Et, bon, John Lang n’est pas Pratchett. Certaines comparaisons et métaphores humoristiques tombent un peu à plat quand on a l’habitude de la gouaille pratchettienne. Les dialogues perdent en vivacité et en spontanéité sur le papier – on est moins surpris par une pique bien placée du Nain – et on a même l’impression que les personnages n’ont plus tout à fait la même manière de s’exprimer. Autre minoration : on n’entend plus parler les personnages… et même si les connaisseurs pourront faire "sonner" les répliques dans leur tête, les voix, c’était quand même quelque chose ! Tout gratte-papier s’étant déjà rendu compte de la difficulté qu’il y a à rendre à l’écrit les scènes parlées, on pourra néanmoins constater que Lang s’en sort bien. On ne poussera pas plus loin que l’on ne l’a fait la comparaison avec Pratchett, ils ont quelques similitudes (pour lesquelles l’Anglais a l’avantage) mais aussi une manière bien à eux d’exploiter leur propre univers. De ce point de vue, on sent que Lang commence à bien maîtriser le sien, qu’il a sa propre bibliothèque de classiques, et qu’il use joyeusement du tout. Le résultat est communicatif.
4 étoiles est une note que j’attribue donc avec le sourire à ce livre (alors que pour La Route, c’était plutôt par légère déception). Je n’en attendais pas des développements philosophiques ou une réflexion sur l’Homme et la Société, mais un divertissement de qualité, ce qui fut le cas. J’ai lu des auteurs qui se prenaient au sérieux et écrivaient bien mal en comparaison (Aubenque, sors de mes souvenirs)… L’étoile manquante vient principalement du fait que, quand même, on perd de ce charme auquel nous avaient habitués les aventures audio : les dialogues remplis de répliques débiles, et les voix des personnages.
Peu de raisons de se priver en somme, d’autant que cette aventure est disponible en format poche !

