vendredi 1er juin 2012
 

Ihsahn - After

(2010)

Face à un tel album, difficile de ne pas tomber dans le travers de l’enchaînement quai-religieux de superlatifs, comme si, à chaque album, on redécouvrait tout d’Ihsahn, véritable apôtre du métal extrême. Si ce troisième album solo est de très loin le plus "surprenant" dans sa composition et le style de ses titres, il reste tout à fait cohérent avec les convictions, la ligne de conduite, le dogme musical de son créateur : Ihsahn est un artiste toujours en mouvement, à la recherche de ce qui fait "son" art, porté par ses pairs et influences (King Diamond, Iron Maiden, Goethe, Goya...). Son côté avant-gardiste s’est toujours incarné dans ses nombreux projets : Emperor, qui a révolutionné à chaque album le black metal ; Peccatum & Thou shalt suffer, forts de leurs compositions oppressantes ou épiques ; Hardingrock, distillant ses mélopées heavy-folk traditionnelles et enfin ses albums solo. Pour un fan averti, le renouveau d’Ihsahn opéré sur cet album, intitulé, comme de par hasard, After, n’est pas vraiment une surprise. Par contre, l’ampleur du travail accompli et la profondeur de la recherche force le respect : Ihsahn a poussé la maïeutique très loin, et nous propose, modestement, son offrande.

La genèse même de l’album donne déjà quelques clés pour mieux l’assimiler : enregistré aux studios Symphonique, distribué par Mnemosyne Productions, l’opus est une affaire de "famille". S’il est inutile de rappeler qu’Ihsahn et sa compagne Ihriel (ou Starofash) tiennent les rennes de deux maisons citées précédemment, on pourra aussi mentionner le fait qu’Ihsahn s’est à nouveau entouré de musiciens proches pour l’épauler : Asgeir Mickelson, batteur notamment de Borknagar, vient se charger des fûts, comme sur les précédents albums, et un petit nouveau arrive, en la personne de Jorgen Munkeby, saxophoniste (eh oui !), qui officie dans le très expérimental groupe Shining (attention, le Shining norvégien, pas le suédois... les puristes m’auront suivi). Chacun venant avec son univers, Ihsahn est parvenu à trouver la juste alchimie entre toutes ses composantes. La dernière invitée, et non des moindres, est évidemment la Ibanez RG2228 Custom, impressionnante bête à 8 cordes de l’Apocalyse, qu’Ihsahn a dû dompter et dont les titres de l’album exploitent les capacités. Je ne résiste d’ailleurs pas à l’envie de vous faire apprécier un cliché dans le pur style "La Belle et la Bête". Toutes les conditions étaient donc réunies pour qu’After soit l’album le plus personnel et abouti d’Ihsahn, libéré de toutes contraintes (techniques, cf l’instrument ; et créatrices, cf son studio et label).

Tout cela est bien beau, mais au final, cela donne quoi ? Tout simplement un album de métal extrême progressif (rien que ça) digne d’un esthète : mélodies ciselées, arpèges et harmoniques jamais entendus jusque là (ou tout du moins dans les sphères métalliques, merci à mademoiselle Ibanez), lignes rythmes très agressives et tranchantes (car à nouveau jouées à la guitare, rendant au passage les lignes de basse de l’album quasi anecdotiques sur les passages les plus métalliques...), soli qui font mouche, sans faire d’ombre à la composition de l’ensemble... Là encore, Ihsahn a réussi à ne pas tomber dans le travers de la démonstration technique : les différents ajouts donnent plus de sens aux compositions, qui sont à mille lieues de simples superpositions de plans tous plus tape-à-l’oreille les uns que les autres.

D’un point de vue du style, After s’amuse à brouiller les cartes : si les précédents albums The Adversary et AngL avaient déjà entériné l’ouverture musicale opérée par Ihsahn, ce dernier opus va beaucoup plus loin. Seul le titre A grave inversed exploite directement les codes du black metal (rythmiquement notamment où ça blaste pas mal), les autres titres jouant beaucoup plus avec les ambiances et la théâtralité des compositions, faites de montées, de plages lancinantes, d’explosions furieuses. Ainsi, on peut citer le refrain très heavy de Frozen lakes on Mars, le début planant et très progressif d’Undercurrent, les passages épiques tout en tension de Heaven’s black sea, le leitmotiv mélancolique doomesque d’Undercurrent et On the Shores... L’ensemble ne se laisse pas forcément assimiler à la première écoute, même si l’album se prête parfaitement à une écoute un peu distraite, notamment sur la deuxième moitié de l’album, dont je trouve l’enchaînement des morceaux optimal. Les vastes parties éthérées, apaisantes ne font que renforcer la lourdeur martiale des parties plus agressives. La palette des vocaux utilisés participe aussi de cette logique : si les vocaux écorchés d’Ihsahn n’avaient plus de secret pour ses fans (qui en apprécient le timbre, la puissance, la rage, mais aussi l’extrême précision de sa diction), force est de constater les énormes progrès réalisés par l’artiste concernant sa voix claire, omniprésente au fil des titres, rassurante, chaude, qui caresse avant de mordre, en quelque sorte. A l’étendue des voix, je rajouterai les notes de saxophone, véritables soupirs plaintifs, venant un peu plus assombrir les compositions sombres, ou ajouter une touche de folie aux morceaux plus enlevés.

Vous l’aurez compris, After est bien plus qu’un album de métal extrême progressif d’exception : Ihsahn a tracé un chemin, une piste musicale et lui seul semble savoir où elle le mène. Si vous souhaitez la suivre, sachez que vous vous y perdrez, mais que cela vous sera terriblement plaisant : on ne se lasse pas de découvrir de nouveaux indices au fil des écoutes et l’envoûtement opère à chaque fois. Si je ne devais formuler qu’une seule critique, ô humble témoin de l’apôtre Ihsahn que je suis, elle ne concernerait même pas la musique, mais un point plus "accessoire" : les paroles des chansons ne figurent pas dans le livret du CD. Quand on connaît la finesse et l’intelligence des textes et thèmes chers à Ihsahn (le sens de l’existence, la foi notamment), je trouve cela très dommage. Mais cela ne gâche en rien le sentiment de plénitude que procure l’écoute d’After.