vendredi 1er juin 2012
 

I’m not there

Todd Haynes (2007)

Quand on garde à l’esprit l’éternel mutisme de Dylan concernant tout ce qui relève de sa vie privée, ainsi que sa tendance à emmener ses interlocuteurs sur des voies de garage à la moindre tentative de lui faire exprimer ses convictions profondes, il était évident que le biopic qui lui serait consacré ne pourrait pas se cantonner à l’ordinaire. En tout état de cause, I’m not there n’est d’ailleurs pas à proprement parler un biopic de Bob Dylan. Sa structure narrative est inexistante ou plutôt, se rapproche de celle que l’on peut rencontrer dans les longs épilogues qui clôturaient la plupart des grands albums d’antan du maître. Autrement dit, un kaléidoscope d’instantanés, de flashbacks et de bonds dans le temps en noir et blanc ou en couleurs, entrecoupé de séquences oniriques et de métaphores souvent troubles. Influencé par le cinéma d’art et d’essai, Todd Haynes, afin de mieux cerner la substance de cette personnalité insaisissable, a choisi de présenter six incarnations, six facettes différentes de Bob Dylan, chacune étant interprété par un acteur différent portant un nom d’emprunt (à l’instar de tous les personnages ayant réellement croisé son chemin, qui opèrent eux aussi sous couverture). On retrouvera ainsi Christian Bale en folk-singer protestataire et en chrétien mystique, Heath Ledger en mari volage et indifférent, l’étonnant Marcus Carl Franklin en gamin fugueur et affabulateur, Ben Wishaw en poète maudit, Richard Gere en despérado reclus (clin d’œil au film Pat Garrett & Billy the Kid dans lequel Dylan joua en 73) et surtout, Cate Blanchett, époustouflante en Dylan échevelé et excessif du milieu des années 60.

Il est donc difficile de jauger I’m not there à l’aune de critères généraux. Apprécier Dylan et posséder déjà une solide connaissance des faits saillants de sa biographie constitue un pré-requis indispensable pour s’y retrouver un minimum. Dans le cas contraire, trouver ses repères dans l’architecture volontairement chaotique du film, survivre aux transitions continuelles entre les multiples Dylan et séparer les séquences biographiques réelles des « notes en bas de page » du réalisateur et des projections visuelles de chansons de Dylan (Ballad of a thin man par exemple, qui s’intègre néanmoins dans ce qui se rapproche le plus d’un scénario) risque d’être pour le moins ardu. Cependant, I’m not there est typiquement le genre de réalisation qui cherche moins à s’assurer de la parfaite compréhension du spectateur qu’à le plonger dans un certain climat, à l’envelopper d’éléments disparates et à lui communiquer les émotions visuelles et sonores qui permettront une compréhension instinctive et viscérale du sujet. Néanmoins, il est facile de se laisser emporter (et sans doute aussi simple d’éprouver un sentiment de rejet instinctif) par cette œuvre hors-normes, interpellante, toujours surprenante et qui symbolise de façon parfaitement adéquate la nature protéiforme du parcours d’un des plus grands artistes américains du XXe siècle.