
Maurice G. Dantec (2006)
Maurice G. Dantec, c’est le genre d’écrivain qu’on aime détester. Un début de carrière flamboyant dans les années 90 avec d’excellents thrillers cyberpunk puis, au tournant du millénaire, un univers et des obsessions qui s’étoffent jusqu’à se muer en une impénétrable forêt vierge littéraire, un exil au Canada, des prises de positions réactionnaires et controversées et l’injection croissante dans ses écrits d’une réflexion catholique militante qui, pour incontestablement élaborée qu’elle soit, a fini par gratifier Dantec d’une réputation d’auteur illisible. Tout cela, dans le contexte lisse actuel, aurait été suffisant pour transformer n’importe quel monument littéraire en bête à abattre. Alors, Dantec, vous pensez bien... Il n’empêche que si les positions tranchées du personnage prêtent le flanc à la critique, il reste quand même, avec Pierre Bordage, l’un des rares auteurs SF francophones d’une certaine renommée à offrir une dimension intellectuelle d’un réelle cohérence à travers son oeuvre. Grande Jonction donc, publié en 2006, renferme à la fois les éléments les plus appréciables et les plus rédhibitoires qu’on peut rencontrer chez cet "écrivain nord-américain d’expression francophone". Côté pile, on est heureusement dans le champ de la fiction pure et dure. Pas de quoi craindre un retour au Théâtre des opérations, quoi. Grande Jonction est par ailleurs la suite directe de Cosmos Incoporated, même s’il n’est pas forcément indispensable d’avoir lu ce dernier pour aborder le nouveau venu. Côté face, ce roman continue pourtant à creuser le sillon tracé par Villa Vortex, à savoir que le scénario ne semble parfois être qu’un vague prétexte pour que l’auteur puisse entrouvrir une porte sur ce qu’on nommera, faute de mieux, son univers intérieur. Ce qui n’empêche heureusement pas ce sixième ouvrage de fiction d’offrir un contexte solide, à l’intersection de Matrix et de Mad Max, dont l’ancrage à la réalité fait littéralement froid dans le dos.
Dans un monde livré au chaos suite à la destruction de la Meta-Structure (le système omnipotent qui régulait l’activité humaine dans ses moindres détails), le monde est promptement retourné à une forme de barbarie organisé, un chaos crépusculaire où la technologie de pointe parvient pourtant à subsister en dépit de la violence, des privations et de l’incertitude des lendemains. Car il subsiste une trace de la Structure, quelque chose comme une empreinte négative dotée des mêmes possibilités d’action qui, pour de mystérieuses raisons liées à son dernier upgrade, lance périodiquement une offensive virale contre les reste épars de l’humanité. Une offensive qui, selon les circonstances, s’en prend au mécanique, au biologique ou à la synthèse des deux. Protégé par « la loi du Territoire », unique havre de paix dans un univers où tout se vend et s’achète, le jeune Link de Nova possède le don unique de « guérir » les machines anéanties par les attaques virales et semble être la seule personne à comprendre inconsciemment les motivations et les plans génocidaires de l’Anti-Structure. Je n’en dirai pas davantage, histoire de ne pas ruiner la découverte d’un scénario qui, malgré d’occasionnelles lenteurs, parvient à tenir le lecteur en haleine jusqu’à son terme.
Au delà de toute autre considération, il faut saluer le formidable réalisme de l’univers que décrit Grande Jonction. Instinctivement, on reconnait dans ce Far-West post-moderne avec ses pistoleros et ses desperados, ses Pat Garrett et ses Billy the Kid, où la vie se monnaye comme n’importe quoi d’autre (et généralement moins cher), l’un des futurs potentiels du monde d’aujourd’hui. Si les temps morts, ces longs intermèdes où la narration semble engluée dans l’immobilisme, sont une fois de plus présents, il est tout à l’honneur de l’auteur de parvenir à les combler par un talent descriptif hors-pair, qui confère à cet univers ultra-violent cette tangibilité qu’on ne retrouve généralement que dans les séries-fleuve de plusieurs milliers de pages. Une fois de plus, l’auteur et sa conviction inébranlable que demain sera bien pire qu’aujourd’hui imprègnent chaque recoin du récit.
Et puis, parce qu’il faut bien en parler, il y a le sujet qui fâche immanquablement : les obsessions eschatologiques de Dantec et ses interminables digressions ontologiques matinées de christianisme militant. Car on ne parle pas ici de quelques vagues références mystiques qui raffermiraient l’ambiance et souligneraient le propos. Non, il s’agit de véritables cours magistraux techno-religieux qui, à une occasion au moins, flirtent allègrement avec la trentaine de pages. Le pire est que tout cela n’a absolument rien de gratuit – au contraire, la logique de Grande Jonction se base en grande partie sur les théories exposées – mais à moins de lectures répétées et attentives de ces passages, une grande partie de ce corpus philosophique risque bien de passer au dessus de la tête de l’amateur moyen de science-fiction. Le peu qu’un esprit réfractaire parviendra à en intérioriser sera tout de même suffisant pour comprendre, dans les grandes lignes, de quoi il retourne. Mais l’hermétisme volontaire du matériel de base de Grande Jonction déplaira souverainement à ceux qui aiment extraire la substantifique moelle de leurs lectures sans avoir pour autant la volonté d’y passer deux mois. D’où, une fois de plus, ce constat en passe de devenir un leitmotiv : "J’ai bien aimé le nouveau Dantec même si j’ai pas tout compris".
