
(2008)
Décidément, il ne se passe pas un mois sans qu’un groupe enterré depuis de longues années annonce sa reformation, une tournée mondiale ou un nouvel album. Cette fois, c’est au tour d’Extreme qui, sous la houlette du remarquable guitariste Nuno Bettencourt, récolta un succès massif, quoique de courte durée, au début des années 90. Treize ans après sa dernière réalisation, le groupe de Boston s’extirpe des poubelles de l’histoire du rock pour nous offrir Saudades de rock qui, respectant en cela la définition de ce terme portugais, tient un peu de la régression nostalgique vers une époque où les formations comme Extreme tenaient le haut du pavé : l’époque du fameux Pornograffiti, le concept fumeux en moins. Autrement dit, cet album qu’on n’attendait pas du tout s’insère dans un registre aujourd’hui éprouvé, constitué de ce mélange de rock et de funk qui aurait logiquement dû assurer au groupe un certain succès au cours des années 90. Malheureusement, c’est l’autre facette d’Extreme qui retint tout l’attention et entraîna au final la désaffection du public. Hé oui, quand il ne composait pas de sémillantes éruptions funky, Extreme s’abandonnait à la ballade sentimentale larmoyante ou montrait une fascination coupable pour les prouesses virtuoses à la guitare. Couplée à leur look chevelu et à la voix lyrique et exagérément emphatique de Gary Cherone, cette maladresse eut tôt fait de cataloguer la formation comme l’une de ces scories Hair-metal à éradiquer au plus vite. Une tentative Queen-esque mégalo et une redite de Pornograffiti plus tard, le groupe jetait définitivement l’éponge et ses membres s’éparpillaient dans divers projets solo.
Les questions récurrentes qu’on se pose systématiquement dans tous les cas de figure semblables décideront une fois de plus du sort de l’intéressé : "Que reste-t-il d’Extreme aujourd’hui ?" et "Extreme présente t-il encore un intérêt ?". Dans le premier cas, la réponse est évidente. Extreme a eu le bon goût de réapparaître dans la configuration qu’il présentait au moment de sa dissolution (à l’exception du batteur mais le nouveau étant très impressionnant, on s’abstiendra de toute remarque déplaisante). Sans surprise, on retrouve également une pincée de tous les éléments traditionnels dans la nouvelle livraison. Extreme n’a pas souhaité tenter le coup de rajeunissement à tout prix et a conservé - en surface au moins - la totalité de ses caractéristiques passées. Si le chant à pleins poumons de Cherone paraît un peu décalé dans le contexte du rock de 2008, Nuno Bettencourt a choisi de mettre sa technicité au service d’une certaine quête d’originalité, au détriment de l’esprit purement masturbatoire des soli. Le funk, moins démonstratif que jadis, est néanmoins discrètement poussé au premier plan (Star, Comfortably dumb, Learn to love, ...), les ballades romantiques (Ghost, Interface) refusent toute modération dans l’épanchement lacrymal, et il faut encore rajouter à la mixture quelques vagues réminiscences blues (Last hour) et de sympathiques escapades country (Take us alive). Extreme reste donc Extreme, du premier bouton de veste à la dernière mèche péroxydée. Pourtant, le présent dosage de tous ces éléments permet au groupe de ne plus évoquer Queen, Van Halen ou les Red Hot aussi ouvertement que par le passé. Plus curieux encore, ces éléments disparates, discrets et agglutinés autour d’une solide base Rock old-school évoquent principalement… Led Zeppelin. Difficile d’expliquer ce qui motive cette comparaison. Cherone n’est pas Plant, Bettencourt n’est pas Page, sans que la comparaison s’effectue forcément au détriment des Bostoniens. Mais il s’agit d’une impression tenace, peut-être due à ce mélange de haute technicité sans égocentrisme - c’est pas du Malmsteen, quoi ! - et d’une incontestable volonté d’explorer un maximum de possibilités.
Reste malheureusement un dernier point dont il serait difficile de ne pas tenir compte... un petit point de rien du tout qui vient gripper cette mécanique bien huilée. Extreme a de toute évidence préparé son retour avec beaucoup de soin. Tout est très maîtrisé, fignolé jusque dans les moindres détails, la volonté d’éclectisme a fait l’objet d’une sérieuse analyse afin d’en déterminer les avantages et les inconvénients et le groupe parvient, avec un certain talent, à jouer aux équilibristes sur la fine ligne de démarcation qui sépare ceux qui évoluent avec intelligence de ceux qui restent coincés dans le passé. Et justement, ce beau projet manque un peu de spontanéité et de folie. Les ballades sont trop sentimentales pour être honnêtes et on n’y retrouve jamais la bonne humeur d’un Hole-hearted. Le funk est tenu en laisse et ne s’abandonne jamais à l’énergie communicative d’un Get the funk out. Saudades de rock, ça reste du bon boulot et une bonne introduction à ceux qui n’auraient jamais entendu parler d’Extreme mais ça sent trop l’Opération Résurrection, le travail de commande réalisé de façon hyper pro et la synthèse par des consultants surpayés des forces et faiblesses du groupe. C’est quand écoute la piste bonus, cet Americocaine exhumé de l’année 1985 qu’on songe qu’Extreme a peut-être raté son retour et qu’on se satisferait sans doute davantage aujourd’hui d’un Hard rock bête et méchant que d’une tentative froide et rationnelle de donner le meilleur de soi-même.
