vendredi 1er juin 2012
 
 
 

David Nolande

Nicolas Cuche (France 2, 2006)

Suite à un accident de voiture qui a coûté la vie à une diseuse de bonne aventure, David Nolande se voit jeter une malédiction : des rêves prémonitoires lui montreront la mort de parfaits inconnus qu’il devra sauver au risque de voir périr l’un des siens. Commence alors une course contre la mort et contre le sommeil pour ce jeune père de famille qui voit se dégrader sa santé, sa vie sociale, sentimentale et professionnelle au fur et à mesure qu’il accepte de mettre son doigt dans l’engrenage de la terreur superstitieuse que lui inspirent ses rêves et les accidents vécus par ses proches que d’aucuns lui présentent comme des coïncidences.

Si la série tranche immédiatement le débat en imposant la composante fantastique comme un élément de base du développement du scénario, plaçant de ce fait le spectateur du côté de David Nolande et présentant indirectement les sceptiques (parmi lesquels son épouse) comme de vils cartésiens qui ne voient pas l’évidence et refusent de donner au héros sa chance, l’absence de toute réflexion et de tout doute sur la raison de la paranoïa de Nolande ne paralyse pas la série, loin s’en faut. Abattant d’entrée de jeu ses cartes maîtresses, la série se permet d’aborder frontalement les sujets qu’elle veut voir aborder, et permet surtout de démarrer sur des chapeaux de roue et d’adopter un rythme trépidant sans avoir à s’attarder des plombes sur la case « exposition ». D’épisode en épisode, on creuse donc la psyché de ce jeune publicitaire parisien à qui tout sourit, et qui se voit contraint de mettre sa famille en danger, de sacrifier tout ce qu’il a, de dilapider son patrimoine, pour accomplir une quête en laquelle personne (ou presque) ne veut croire, et pour ne recevoir comme seuls lauriers et remerciements que la désintégration de son noyau familial.

L’ambiance sombre et cette impression d’aspiration dans une spirale sans fin (autre que lugubre) est assurément le point fort de la série produite par France 2. Même si David Nolande parvient parfois à gagner sa course contre l’inéluctable et à déjouer les destins torves du destin, on ne peut jamais parler de happy-end, ni au terme de la saison, ni même au terme de chaque épisode, qui abandonnent à chaque fois le personnage principal davantage brisé et ravagé qu’il ne l’était au début de l’épisode. Cette constante dégradation, tant physique et mentale, du héros est une autre grande réussite de la série. Toujours sur le fil, luttant contre le sommeil auquel il a peur de s’abandonner, gavé de substances plus ou moins licites, incapable de trouver le réconfort, perdant peu à peu espoir de pouvoir à nouveau communiquer avec les siens, sa descente aux enfers se fait par pallier qui s’enchaînent avec la même inéluctabilité contre laquelle il essaie justement de lutter. Pour donner vie à ce personnage complexe et tourmenté, la production a pris le risque calculé de faire appel à Frédéric Diefenthal. Si l’acteur jouit d’un capital sympathie auprès d’une certaine frange du public, on pouvait par contre s’autoriser à émettre de timides réserves sur ses capacités à incarner un personnage de ce calibre. Et la bonne surprise de la série vient pourtant de sa prestation étonnement convaincante. On n’ira pas jusqu’à le recommander pour un award quelconque, mais il donne réellement vie à ce caractère hors du commun et adopte un jeu tout en retenue duquel transpire la détresse. Le reste du casting s’en sort également très bien, à l’exception d’un Edouard Montoute qui n’a de toute façon rien à foutre devant une caméra.

Basés sur une structure scénaristique identique (Nolande rêve que quelqu’un va mourir et se met en quête de le sauver), les six épisodes de cette première saison ne se ressemblent jamais. Les trames développées autour des lignes de base sont solides, les dénouements variés, et on suit avec un intérêt réel l’évolution des relations de Nolande avec son entourage. On garde toutefois une préférence, outre le premier épisode qui plante le décor, pour les épisodes 3 (L’horloge du destin) et 5 (Chiens méchants), qui se déroulent dans ce no man’s land inconnu que constitue la France non parisienne et évoquent la noirceur et le côté décalé, hors du monde, de vieux tomes de Ric Hochet (Le monstre de Noireville ou Les signes de la peur). On émettra juste l’un ou l’autre petit bémol sur les quelques grosses ficelles utilisées de-ci, de-là (l’épisode Crescendo déborde de clichés sur les Japonais qui distribuent des menaces de mort pour laver un affront comme d’autres distribuent leur carte de visite) et sur un dernier épisode aux relents de l’Exorciste, et qui a en plus le mauvais goût de supprimer un élément important du développement du personnage (attention : spoiler, sautez au paragraphe suivant si vous ne voulez pas savoir), à savoir sa culpabilité d’avoir pris la vie de la vieille gitane. Nolande est finalement présenté comme le jouet de puissances occultes et non plus comme l’arrogant publicitaire qui doit supporter un fardeau imposé en raison du déni de sa propre responsabilité. Dommage…

Au niveau de la réalisation, on trouve la même audace qu’on a déjà rencontré pour ce qui est du scénario, avec une esthétique très « à l’américaine », très poussée au niveau formel et d’inspiration thriller fantastico-mystique à la Se7en. C’est beau, crade, bien foutu, mais un poil forcé par moment en raison d’un emploi exagéré des ralentis-accélérés clippesques et des superpositions d’image censées donner le tournis. A noter également un joli travail sur la musique et un générique particulièrement bien foutu.

Diffusée fin 2006, la série réussit un véritable carton avec plus de six millions de téléspectateurs de moyenne, et ravissant même la première place des parts d’audience à TF1 lors de la diffusion des deux premiers épisodes, avec plus de huit millions de téléspectateurs. La combinaison d’un excellent accueil critique et d’un succès d’audience aurait logiquement dû pousser la chaîne à mettre une suite en route, ce qu’elle fît en commandant huit, puis douze épisodes supplémentaires, avant de finalement tout annuler. Raison invoquée : le réal aurait eu du mal à se plier aux délais qui lui étaient imposés. Dans la série « tarte à la crème », on tient là le pompon : c’est après avoir mené une grosse promo, rencontré un succès mérité et commandé une suite que la production se rappelle des retards de mise en boîte et annule tout… Outre qu’elle démontre un conformisme de triste aloi de la part du département « fiction » du service public, pareille décision est surtout l’indicateur d’un grave amateurisme dans la manière de gérer un tel projet (pourtant supposé être une routine dans le monde télévisuel). En effet, faut-il rappeler que pour mener la première saison, un seul scénariste et un seul réalisateur ont été mis à contribution ? Comment peut-on rêver d’imposer à une équipe réduite de mener à bien l’écriture et la réalisation de douze nouveaux épisodes sans tomber dans la redite, sans tourner en rond et en respectant les mêmes délais que pour mettre en boîte une saison de Navarro ou Julie Lescaut ? On ne va même pas demander au service public français de déployer l’armada et les moyens logistiques que l’on trouve derrière les superproductions télévisuelles américaines, on leur demande juste de se donner les moyens de leurs ambitions… ambitions auxquelles France 2 pouvait justement prétendre au regard de la qualité de cette première saison que l’on ne peut que conseiller de (re)-découvrir.