vendredi 1er juin 2012
 
 
 

Choke

Clark Gregg (2007)

Les spécialistes pourraient en discuter des heures mais pour beaucoup, Chuck Palahniuk est l’un des écrivains américains d’aujourd’hui les plus passionnants qui soient, sans pour autant qu’on puisse considérer son parcours comme un sans-faute intégral (on en est loin, même). Pour un Fight Club mythique - même si on doit cet état de fait avant tout au film qui en a été tiré - on écope aussi d’un Monstres invisibles bien branque et inégal. S’il est un bouquin qui surnage néanmoins dans l’œuvre du bonhomme, c’est bien Choke. Choke, c’est l’histoire de Victor Mancini, un loser qui, comme souvent chez Palahniuk, n’inspire pas forcément une intense sympathie. Victor bosse comme figurant minable dans un village reconstitué de l’Amérique coloniale. Victor est un sexaholic invétéré et ne s’intéresse aux thérapies de groupe que pour l’opportunité d’y tringler l’une des participantes. Visiteur régulier de l’asile psychiatrique où agonise une mère incapable de le reconnaître, Victor possède un truc bien à lui pour assumer les lourds frais médicaux que cela implique : il est passé maître dans l’art de s’étouffer avec de la nourriture dans les restaurants. Jouant sur la règle inconsciente qui implique que sauver une vie vous en rend responsable, Victor fait ultérieurement appel à ses sauveurs improvisés pour un petit coup de pouce financier. Un simple échange de bons procédés à ses yeux puisque le simple fait de sauver quelqu’un de la mort apporte fierté et orgueil au dit sauveur. Et ainsi de suite. La grande force de ce roman, publié en 2001, reposait sur son côté déconstruit et imprévisible, son humour féroce, son irrespect total pour les valeurs jugées nobles et positives. Des tendances récurrentes chez l’auteur mais qui atteignaient ici une sorte de point d’orgue tout bonnement jouissif. Les trois quarts du temps, on ne comprenait absolument pas où Palahniuk voulait en arriver et, si la conclusion surréaliste de l’oeuvre ne corrigeait pas forcément le tir, on éprouvait la plaisante satisfaction d’avoir été partie prenante d’un trip sous acide de plusieurs centaines de pages, à triturer les plaies infectées de l’Amérique des barges.

Pour en revenir à l’adaptation de Fight Club, ce film culte pour certains, incompréhensible et surévalué pour d’autres, a néanmoins laissé une empreinte durable dans l’inconscient collectif du cinéphage occidental moyen. Différent du roman par de nombreux aspects, Fight Club avait sacrifié à l’obligation des "aménagements (plus ou moins) raisonnables" indissociables de toute adaptation d’un écrit pour le grand écran, sans qu’on puisse vraiment lui en tenir rigueur : d’une part parce que Palahniuk est inadaptable en tant que tel au cinéma, d’autre part parce que David Fincher était aux commandes du projet. S’il est évident que ce dernier a été forcé de se distancier à plusieurs reprises du matériau de base - ce que les plus intégristes des lecteurs ne pardonnent de toute façon pas à un réalisateur - toute sa force a été de manœuvrer subtilement afin de préserver l’essentiel de la trame et de l’esprit du récit. Ce qui fait de Fight Club un film solide, cohérent et même provocateur si on se replace dans le contexte de la fin des années 90. Rien de tel avec Choke, porté au cinéma par un certain Clark Gregg, acteur de second plan dont le travail derrière la caméra se limite à Apparences, un thriller moyen avec Harrison Ford et Michelle Pfeiffer sorti en 2000. En profane bien conscient de ses limites, Gregg a, semble-t-il, fait le tri entre les éléments qu’il se sentait la carrure de tourner et ceux où il avait de bonnes chances de se casser les dents. En d’autre termes, Gregg a sacrifié l’esprit du roman pour se concentrer sur la reproduction sans failles du scénario : il a donc découpé le livre en un certain nombre de plans-séquences, a consciencieusement tout remis dans l’ordre chronologique et a filmé le tout avec application. Loin du parcours échevelé en montagnes russes auquel le roman soumettait le lecteur, Choke en devient un film mou, au rythme boiteux et mal maîtrisé, qui présente une succession d’événements bizarroïdes sans parvenir à établir de cohérence réelle entre eux.

Deuxième trahison à ajouter au fardeau de Clark Gregg : l’auto-censure. De crainte sans doute que son film ne passe pas la barrière de la censure s’il se montrait aussi crû que Palahniuk, Gregg a édulcoré nombre de séquences menaçantes pour l’intégrité morale du public américain. Il ne s’agit même pas d’omissions volontaires ou d’ellipses subtilement organisées : Gregg s’était imposé comme mot d’ordre que toutes les scènes du livre figureraient dans son film et il s’y est tenu. Il s’est simplement employé à épurer les dites séquences de tout élément potentiellement provocateur ou choquant. Ainsi, la description des participants à la réunion des sexaholics, ou le fameux viol sauvage commandé à Mancini par la tordue maniaque de la propreté sont bien présents, fidèlement transposées à l’écran… mais rien à faire, elles n’ont absolument pas la même saveur à l’écran qu’à la lecture. Elles n’ont même plus aucune saveur, tant l’humour était indissociable du tableau subversif que dessinaient ces scènes. La lettre plutôt que l’esprit, à nouveau. Et c’est dommage parce que le très sous-estimé Sam Rockwell est parfait de médiocrité cynique. Qu’Angelica Huston en impose en génitrice paranoïaque et névrosée. Que le reste du casting accomplit un boulot plus qu’honorable. Et que Choke est une adaptation dont la fidélité scénaristique pourrait faire école. Mais en aucun cas il ne s’agit d’une réussite. Tout au plus d’un petit film volontaire mais terriblement maladroit, que seuls les amateurs du livre se risqueront à regarder, en gardant à l’esprit que la déception se trouve au bout du chemin.