
Elysée Montmartre, Paris, 24 janvier 2010
Après avoir enterré la larme à l’oeil La Loco cette fin 2009, c’est avec une méfiance toute pessimiste que le métalleux parisien scrute les augures et attend comme le signe divin qui lui indiquerait quel est le nouveau temple voué au culte du décibel et de l’ondulation de crinière.
Ainsi, l’annonce du maintien du 4e Cernunnos Pagan Festival, non plus à feu-La Loco, mais à L’Elysée Montmartre, m’est apparue comme un sursaut de fierté d’une scène bien décidée à surmonter ses difficultés (annulations de dates en cascade pour faibles préventes, fermeture de salles...). « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » en somme.
Petit rappel des faits : le Cernunnos Pagan Festival se tient sur une journée, avec une alternance de concerts, de happenings divers (joutes médiévales, spectacle de jongle, magie) et de concours faisant participer le public, le tout en présence d’échoppes bigarrées et d’une auberge où il fait bon ripailler après une séance de bourre-pif en fosse. Il apparaît ainsi évident que la configuration de La Loco, avec ses 2 salles et son étage permettait une répartition optimale des différents centres d’activités : on prenait réellement plaisir à déambuler un peu partout au gré des envies. Mais voilà, ayant goûté à l’organisation si particulière des deux dernières éditions, je me demandais comment les organisateurs (Les Acteurs de l’Ombre) allaient pouvoir résoudre une équation simple : comment ne pas trahir l’âme du festival (recréer cette ambiance de village gaulois) malgré la contrainte spatiale inhérente à L’Elysée Montmartre, une salle quasiment pas modulable et « mono-bloc » (une scène, une salle, pas réellement d’espace bar...) ?
Une des autres spécificités du festival est d’essayer de sortir un peu des sentiers battus en ce qui concerne les groupes à l’affiche : vous n’y trouverez pas les pointures du style pagan metal, dont tous les groupes vaguement à flûtiau se revendiquent, et dont la majorité se contentent de surfer sur cet engouement très commercial. Donc pas de Finntroll, pas de Korpiklaani, pas de Eluveitie (en tout cas pas cette année, le festival les avait programmés les années précédentes avant qu’ils explosent réellement...). Les organisateurs, fidèles à des convictions louables (et déjà éprouvées à l’excellent festival Black Metal is rising), essaient de proposer des artistes soit qui tournent peu, soit qui font un peu plus avancer le style, avec le risque de se tromper dans le casting. Cette année, au menu de la fête des Cornus : Vikings ’n Celts, Tornaod, Heol Telwen, XIV Dark Centuries, Stille Volk, Angantyr, Belenos et Arkona. Une affiche peut-être moins éclectique que les années précédentes, mais qui tient néanmoins bien la route, avec une plongée dans le folklore russe en bouquet final.
Autant vous l’avouer tout de suite, sur le papier, seuls les noms de Stille Volk et de Belenos m’enthousiasmaient : le premier car je suis ce duo de troubadours pyrénéens très particulier depuis longtemps (mon dos a même servi de support à dédicace pour les musiciens), le second par goût de leur black metal très personnel, mais également de par leur rareté à se produire sur scène. J’aurais sans doute aussi apprécié voir Heol Telwen, mais, ma faible constitution dorsale ne me permettant plus d’endurer 8 heures de gigue continue, je me devais de faire l’impasse sur toute la première partie du festival pour pouvoir pleinement en apprécier la seconde.
C’est donc sur les airs de l’antépénultième morceau du set de XIV Dark centuries que je fis irruption dans l’Elysée Montmartre. Un premier constat s’impose : le public a répondu présent et semble tout aussi bigarré que lors des éditions précédentes : métalleux old-school à patches, gaulois avinés, jeunes damoiselles et damoiseaux costumés, il y en a pour tous les goûts. Si l’ambiance bon enfant est palpable, moins de personnes costumées ou de personnages (hormis les bénévoles et les personnes de l’organisation) sont présents et la structure des lieux manque cruellement de convivialité : on passe un peu du village gaulois au hangar à stands. Malgré tout, la volonté de perpétuer cette tradition est louable et cette édition n’y déroge pas : tous les ingrédients sont là, mais l’hypocras ne prend pas. L’auberge (= le comptoir de commande de la pitance) est un peu coincée entre l’entrée et les vestiaires, les stands de breloques sont en fond de salle, beaucoup moins « mis en scène ». Le stand de merch est là également, à sa place traditionnelle à l’Elysée. A nouveau, le sentiment que la salle est un gros handicap pour la manifestation prévaut : les stands et échoppes n’ont plus qu’un tout petit espace vital, sont relégués en périphérie de salle et la proximité directe de la scène rend moins facile et agréable le contact avec les différents acteurs. Dommage ! A peine le temps de faire ce rapide tour du propriétaire que le set de XIV Dark Centuries était terminé : je n’ai pas vraiment prêté oreille au son des teutons, concentré sur ma reconnaissance des lieux...
Alors que les lumières en salle se rallumaient, un cercle se forma dans la fosse. Le public, haletant, retint son souffle. Certains, ayant deviné ce qui se tramait, firent sonner les cornes de brume : une bataille se préparait. Les guerriers ne tardèrent pas à prendre place au milieu du cercle, tout en armures, bouclier et hallebarde. Un cri déclencha le début du pugilat. Oui, car ce fut bien d’un pugilat dont il fut question, pas d’un combat chorégraphié, comme s’il fallait à nouveau prouver qu’à l’époque, compte tenu de l’équipement des guerriers, toute fioriture était synonyme de trépas. Pendant quelques minutes, les guerriers se livrèrent bataille dans cette mélée de fer et de boucliers qui claquent, avec comme point d’orgue des mises-à-mort simulées sur fond de hourras de la foule venue réclamer son quota de sang... En un mot, une animation réalisée avec conviction par des membres de l’association Hag Dik, plutôt réussie (si tant est que vous ne vous attendiez pas à voir un remake live de 300). De quoi bien chauffer le public avant l’arrivée sur scène de Stille Volk, groupe de musique folk médiévale occitane.

Et c’est parti pour 40 minutes de gigue, de danse sabbatique, de ritournelles dionysiaques au son si particulier des instruments d’époque que nous ont amenés les pères Lafforgue et Roques : en vrac une vielle à roue, ce qui semblerait être un bouzouki et un dulcimer (n’étant pas spécialiste, je ne peux le certifier), un flûtiau... Les deux compères nous narrent leurs contes avec leur accent délicieux et haranguent les convives. L’ensemble est très dansant, dans l’ambiance d’un banquet, et le public ne s’y trompe pas : c’est la grosse ambiance, du début à la fin du set. Les titres du groupes, lancinants et assez profonds, sont retravaillés pour être plus percutants et directs. La playlist joue à fond la carte festive : les titres Danse de la Corne, le Satyre Cornu, Maudat, La Chasse au cerf, Banquet font mouche et le set passe très vite. Le son des instruments, presque acoustique, passe parfaitement et ce malgré la chaleur qui semble désaccorder rapidement les pièces de musée sur lesquels jouent les ménestrels. Une prestation sans faute d’un groupe qui justifie parfaitement sa présence au festival et sa place parmi les groupes de tête d’affiche.

L’animation suivante fut le traditionnel défi barbare du porté d’épée, qui consiste à porter une épée longue (incroyable vous me direz jusque-là) à bout de bras, le tout au-dessus d’une corde tendue figurant le niveau sous lequel il ne faut pas descendre, et ce le plus longtemps possible, puisqu’il s’agit d’un duel de force brute. Les concurrents plus ou moins bien charpentés se succèdent, les techniques sont variées, mais la rudesse de l’effort crispe rapidement les expressions et seuls les champions sont acclamés par la foule. Une animation toute "Fort Boyard"-esque, qui a encore le mérite de nous faire patienter avant l’arrivée d’Angantyr.

Angantyr, sur le papier, est un one-man project, qui donne dans le "raw black metal mélodique", ce qui, en soi, laisse présager que le groupe ne fera pas dans la finesse. Déjà, les blackeux déboulent avec un look pour le moins cohérent avec leur style : les corpse paints sont de sortie, les bracelets à pics aussi, le bassiste arbore un haillon de pantalon et nous présente son poitrail couvert de marques cabalistiques et tout barbouillé de sang (ou de jus de fraise si je ne m’abuse). Le ton est donné, les musiciens en appellent à la foule à grands coups de poing sur la poitrine et de cris écorchés. Et là, c’est le drame : le groupe balance la sauce. Pour faire simple, c’était complètement inaudible : les basses fréquences vrombissaient et couvraient tout. De la bouillie sonore émergeait de temps en temps une guitare, ou la batterie, mais franchement quel son pitoyable (pour rester poli) !! Si les compositions du groupe sont assez primitives, les riffs sont assez tranchants et on arrive normalement à suivre. Là, le brouhaha faisait perdre le fil de la musique, on devinait plus les temps forts qu’on ne les entendait : impossible ou presque de percevoir les variations de riffs, et je ne parle même pas des solis ou des quelques lignes mélodiques... Mis à part ça (OK, c’est assez dur d’en faire abstraction), le groupe semble s’être contenté de ce son dégueu et comble à l’énergie : imperturbables, ils enchaînent les morceaux avec force, le bassiste est réellement intenable et vient au-devant du public, sorte de corps décharné possédé par une furie maléfique. Finalement, le spectacle donné par les furieux sur scène est honnête. Musicalement, je n’ai rien entendu, donc je ne peux guère juger.

D’autant plus qu’au bout de quelques morceaux, je me suis décidé à aller ripailler. Au menu : Cyve de Bœuf en Espices ou Pullis aux dates & pruneaux, accompagnés de pois chiches au citron & cumin ou lentilles marinées. A peine le temps de faire mon choix que la tenancière m’indique que les cuistots « font une pause ». Apparemment eux aussi ne se remettaient pas de la tarte sonore infligée par Angantyr... L’attente fut assez longue, mais tout à fait compréhensible compte tenu de l’affluence et du rythme infernal de service pratiqué jusque là. C’est donc du comptoir de la taverne que j’assistais à la fin du set d’Angantyr et au second concours du soir, celui du fameux "cri barbare". Je ne vous ferai pas l’injure de vous expliquer en quoi consiste ce concours de déploiement d’organe. Se sont succédés pêle-mêle des cris de cancéreux trachéotomisés, de lapins crétins, de trolls, de commentateurs de foot brésiliens alors que la seleçao marque, de système d’anti-vol à ultra-son..., le tout ponctué de messages plus ou moins scabreux. Un bon gros défouloir en somme, mais pas de quoi reposer nos oreilles après Angantyr.
J’ai tout juste eu le temps de gober ma ration avant que Belenos n’entre en scène. J’avoue avoir eu très très peur du son : Belenos joue un black métal très mélodique, où la superposition des guitares claires et saturées contribue à apporter de la profondeur aux morceaux, au même titre que les chœurs en chant clair. L’attente du public est palpable, le groupe se faisant très très rare sur scène : c’est le sauna dans la fosse. Dès les premières secondes du premier morceau, Voyage subliminal il me semble, le public est fixé : le son est meilleur, mais ce n’est pas encore ça. On reconnaît les titres (Morfondu, Par Belenos, L’enfer froid, Terre de Brûme...), mais on n’est pas soufflé par la précision de leur exécution. Si les vocaux sont impeccables, il y a quelques approximations pour la lead guitar. Pour la première fois, les musiciens paraissent un peu gênés du son. Plantés devant leurs retours, ils s’échangent quelquefois des regards fugaces comme pour se recaler. Du coup, scéniquement, l’ensemble est statique et aucun feeling ne passe, tant les zicos semblent concentrés pour éviter la boulette de jeu. En même temps, Belenos étant également à la base un projet solo, je ne m’attendais pas à voir un groupe, mais bien un taulier avec des musiciens de session, donc j’avais déjà fait le deuil de cet aspect du show. Au final, la catastrophe a été évitée, mais le set n’a pas engendré le climax espéré, malgré une tracklist pas loin de ma tracklist idéale. Reste simplement le plaisir de groupie d’avoir enfin vu un groupe culte.

Les cervicales bien chauffées par Belenos, il me tardait de voir ce qu’allaient donner les russes d’Arkona, propulsés en tête d’affiche. Après quelques minutes d’attente ponctuées d’un dernier jeu barbare faisant se combattre des personnes du public à coups d’épées en latex, les lumières s’éteignirent pour la dernière fois de la soirée pour Arkona.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le groupe a déjà une fanbase assez conséquente, surtout des fans de métal "gentil", de mélopées folk saupoudrées de riffs bien couillus. Au vu de la prestation du groupe, on ne peut que trouver cet engouement assez légitime : set carré, musiciens parfaitement ensemble, frontwomen explosive. Musicalement, les touches d’originalité sont apportées d’une part par l’ajout aux titres de sonorités médiévales par le biais de cornemuse, de flûtiau, de tambourin et d’autre part par la modularité du chant de Masha, tantôt hurleuse à la Angela Gossow d’Arch Enemy, tantôt mélodieuse. Un sacré organe, peut-être la signature du groupe. Le physique de la jeune femme ne laisse pourtant pas présager ce secret, mais au final, quelle furie ! Petite blonde toute "mimi" engoncée dans son manteau de fourrure de ragondin de Krasnoïarsk, la tsarine sautille, ondule du cheveu, hurle, et invective la foule dans des mots que seule elle (et les quelques russophones de la salle) comprenait... presque fatigante en toute fin de festival ! En tout cas, le groupe fait plaisir à voir et bénéficie du son saturé le moins dégueulasse de la soirée, de quoi garder une dernière impression plutôt agréable du festival.

A l’heure du bilan, les oreilles du ou des ingés son ont bien dû siffler et ce non pas en raison d’acouphènes, mais bien des remarques acerbes et assassines de la majorité des participants. Avec un son variant de carrément inaudible à presque correct, les groupes n’ont pas eu toutes leurs chances de donner le maximum - je ne peux m’empêcher de penser que certains doivent être aussi frustrés que nous. Maintenant, de manière objective, le festival est une réussite : bonne ambiance, "esprit" du festival bien présent, pas de temps mort... mais malheureusement pas assez aboutie pour effacer les souvenirs exceptionnels des éditions passées. Toutefois, l’investissement et le coeur à l’ouvrage déployé par les groupes, les organisateurs et la pléthore de bénévoles ne peut que rassurer quant à la capacité du festival à réussir sa migration de salle, pour peu qu’on leur en laisse le temps et l’argent. Alors, vous avez compris, on se voit tous au futur Black Metal is rising !!
