
Ruggero Deodato (1980)
Le cinéma aussi possède sa légende noire, et Cannibal Holocaust en fait partie. Banni dans 60 pays, le film fut la cible de procès retentissants dès sa sortie, notamment pour cruauté envers les animaux (ce à quoi le réalisateur se borna à affirmer avoir « respecté les quotas de chasse »). Deodato dut même prouver qu’aucun acteur n’avait été mis à mort durant le tournage du film ! Quels éléments ont bien pu générer une telle controverse à une époque où le cinéma avait déjà vu s’effondrer pas mal de tabous ? Pas le scénario en tout cas, qui, jusqu’à un certain point, paraît relativement inoffensif.
Une équipe de secours s’enfonce dans la partie la plus inaccessible de l’Amazonie pour secourir une équipe de tournage portée disparue. Des cinéastes, ils ne retrouveront que les bandes de tournage et quelques ossements. De retour en Amérique, la chaîne télévisée commanditaire du documentaire veut à tout prix diffuser les bandes, persuadée de tenir là un coup marketing unique. Le chef de l’expédition de secours leur suggère d’y jeter un œil au préalable. C’est dans cette mise en abyme du film que l’on découvrira les éléments les plus brutaux et sanguinolents de Cannibal Holocaust, présentés sur un mode « caméra à l’épaule » proto Blair Witch Project qui rajoute à la crudité des images présentées et augmente le sentiment de malaise. Sous prétexte d’ajouter à la crédibilité de leur projet, les réalisateurs du documentaire tropical se sont en effet livrés à des actes de barbarie vis-à-vis des indigènes, avant de subir les justes représailles de ces derniers. Rien ne sera épargné au spectateur dans les images tournées : brutalités en tous genres, empalement d’une femme indigène, viol collectif, castration et éviscération à vif, toutes filmées en temps réel avec un souci du réalisme qui les rendront insoutenables à la majeure partie du public. Par moments, Cannibal Holocaust flirte dangereusement avec les frontières du snuff-movie. Cependant, Deodato s’est toujours défendu d’avoir cherché le spectaculaire et les images chocs pour les images choc. Au contraire, Cannibal Holocaust serait une dénonciation de la quête de sensationnalisme des médias et une démonstration de la subjectivité des notions de « civilisés » et de « primitifs ». Il est par ailleurs ironique de constater que le film tombe joyeusement dans les travers qu’il prétend dénoncer ! Quoi qu’il en soit, même en écartant cet aspect soi-disant militant, Cannibal Holocaust reste un film profondément hors-normes et dérangeant, qui n’a pas pris une ride en près de trois décennies, et s’avère nettement plus malsain et gerbant que la totalité des productions actuelles. Attention cependant, les avertissements de rigueur lorsqu’on a affaire à un film qui déborde du cadre de ce qui est montrable ou pas, sont ici à prendre au premier degré. Evitez de manger lourd avant de le regarder, quoi.
