
(2010)
Burzum, groupe du seul et unique Varg Vikernes, alias Count Grishnackh, est de retour. Compte tenu de la personnalité éminemment polémique du Comte, toute nouvelle production de son projet artistique déchaîne passions, haines et diatribes en tous genres. Tâchons ici de nous attacher plus à l’œuvre qu’à l’homme (dont il ne s’agit pas évidemment non plus de cacher les prises de positions nauséeuses ou encore les exactions criminelles). Néanmoins, pour comprendre le Burzum d’aujourd’hui, je me dois de vous retracer en quelques mots le parcours de celui qui fut l’ennemi public n°1 en Norvège au début des années 90.
L’histoire de Vikernes est intimement liée à l’émergence du mouvement black métal norvégien. Le berceau de tous les maux fut Oslo, plus précisément le magasin Helvete (« Enfer » en norvegien), tenu par Øystein Aarseth, alias Euronymous, learder du groupe Mayhem et fondateur du label Deathlike Silence Productions. Véritable père de la scène norvégienne, Euronymous fédérait toute la jeunesse "maudite" de Norvège (et d’ailleurs) et laissait aux frustrations subversives un espace où elles pouvaient s’exprimer, en musique dans un premier temps. Ainsi, les piliers de la scène norvégienne de métal extrême sont presque tous passés un jour par chez Euronymus (on pourra ainsi citer les membres d’Emperor, Thorns, Mayhem évidemment...). La création d’un style musical réellement nouveau et fondamentalement puissant et subversif contribua à forger les convictions des personnalités les plus impliquées : ainsi, Euronymus, Vikernes et quelques autres se sont réellement crus investis de la mission de combattre le Christianisme, qui avait réduit à néant les anciennes croyances païennes de Norvège. Cette haine, muée en un satanisme misanthropique, amena la troupe à mener une croisade contre les symboles les plus ostensibles de l’asservissement chrétien : les églises en bois construites en lieu et place des anciens lieux de recueillement païens. Entre 1992 et 1996, près de 50 attaques de ces monuments ont été plus ou moins directement imputées à la scène black métal, avec la plus tristement célèbre, l’incendie de l’église de Fantoft, dont un cliché a servi comme pochette d’un EP de Bruzum : Aske (« Feu » en norvégien). Vikernes n’a jamais été directement pris, mais les doutes étaient très lourds. Une autre affaire allait sceller le destin du Comte. Durant ces années, Burzum enregistra ses premières démos et albums, tous pilotés très autocratiquement par le Comte lui-même, mais avec l’appui financier d’Euronymous. Toutefois, plusieurs divergences, d’ordre politique, financières et personnelles apparurent, jusqu’au point de non-retour : le 10 août 1993, Vikernes assassine Euronymous à son domicile. Très vite rattrapé par la justice, Vikernes, dont la Norvège découvre le visage d’ado (Varg a à peine 20 ans), est condamné à la peine maximale, soit 21 ans de prison, pour le meurtre d’Euronymous et les incendies criminels. La légende de Vikernes était née. Alors en prison, les albums déjà enregistrés de Burzum continuèrent d’être édités, et le Comte produisit des albums de dark ambiant sur du matériel de fortune. Même incarcéré, le Comte réussit à faire parler de lui via ses écrits, défendant officiellement sa vision de la religion Ásatrú ou neo-païenne, et flirtant officieusement avec un néo-nazisme latent. Toutefois, les écrits de Vikernes et la musique de Burzum sont à dissocier : rien dans les paroles de Burzum ne fait l’apologie des idées du Comte. Les thèmes abordés sont d’inspiration épique et mythologique : le nom même de Burzum et le nom de Grishnackh sont d’ailleurs tirés de l’oeuvre de Tolkien. Vikernes est libéré de prison en mai 2009 (après donc 16 ans de détention). Réfutant dans un premier temps l’idée de donner suite à son projet (Burzum), Vikernes s’en retourne chez lui, avec femme et enfant, le Comte ayant profité de son passage en prison pour fonder une famille. Un an plus tard, Belus, le septième album de Burzum, voyait le jour.
Avons-nous donc là le fameux « album de la maturité » pour Burzum ? Mauvaise blague à part, la question n’est pas si idiote qu’elle en a l’air : comment comparer les productions d’un ado révolté et baignant dans une furie créatrice et celles d’un trentenaire père de famille reclus dans sa ferme ? Bien que l’entreprise soit périlleuse, je vais m’y risquer. La musique de Burzum est un black métal lancinant, presque atmosphérique, fait de structures mélodiques simples souvent dupliquées sur plusieurs minutes. Ces longs riffs hypnotiques sont accompagnés d’une rythmique souvent lente, pesante, les vocaux écorchés vifs du Comte venant compléter ces ambiances emplies de désespoir, de nostalgie, de solitude. Si les blasts propres au black métal sont également présents, ils n’occupent pas une place primordiale dans les morceaux. La production des premiers albums est assez pauvre, comme elle se doit de l’être pour une bonne œuvre de "trve" black métal. A l’époque, Burzum ouvrait réellement une voie nouvelle, face aux autres groupes, à l’approche plus traditionnelle du black.
En 2010, avec Belus, Burzum fait du Burzum. Une fois l’intro passée, le premier riff de Belus’ Doed nous renvoie directement aux premières notes de My journey to the stars (Burzum - 1992) : le grain de guitare est le même, la production quasi-identique... Mais alors que je m’attends à l’explosion, le morceau retombe aussitôt. Il nous propose une relecture du dit riff sur 6 minutes, sans réelle variation, ni montée, sur un tempo ultra-lent. Même pour du Burzum, c’est au final un peu décevant. Sur le second morceau, le verdict est le même : l’esprit est là, mais le supplément d’âme d’antan (la fougue, la rébellion) semble avoir été éteint. La variation de milieu de morceau et l’accélération du tempo réussissent à peine à me faire lever l’oreille. Seules les infinitésimaux rajouts m’évitent la torpeur de l’ennui durant les 3 dernières minutes de ce morceau à nouveau un peu long. Il faut attendre le morceau intitulé Kaimadalthas’ nedstigning pour entendre les premiers blasts de l’album. Ce déchaînement survient de manière très salutaire et la suite du morceau est réussie : les vocaux parlés et répétés à la manière d’une invocation sont parfaitement posés, les plans de guitare s’alternent de manière progressive. Rien à dire sur ce morceau. Suit un morceau très direct, véloce, efficace mais qui n’apporte pas grand chose à l’ensemble. Keliohesten, le morceau suivant, est certainement mon préféré de l’album, notamment grâce à l’originalité de son riff (toujours un point fort du Comte), qui, allié aux blasts, fait réellement décrocher son auditeur de sa tâche. Dommage que la partie plus death métal vienne un peu casser l’ambiance introspective créée. L’avant-dernier morceau fait indubitablement penser aux longues plages sonores et monotones du monstrueux Hvis lyset tar oss (Hvis lyset tar oss - 1994). Si le titre ne laisse pas sur les fesses, l’envoûtement réussit et perdure tout au long du très atmosphérique (et presque planant) Belus’ Tilbakekomst, qui, du haut de ses 9 minutes, clôt l’album.
Dire que Belus est un album raté est grandement exagéré, tout comme crier au chef-d’œuvre. Belus est un album finalement sans surprise. Reste ensuite la question fondamentale : adhérez-vous à la vision très personnelle du black métal selon le Comte ? Si oui, vous arriverez à passer outre les quelques passages peu inspirés pour mieux vous repaître des marches funèbres de la fin de l’album. Si non, le sentiment que le black "burzumien" a mal vieilli risque de reprendre le dessus. Pour ma part, je me situerais entre les deux inclinaisons : à ma découverte du groupe, ses méfaits musicaux m’ont réellement mis une claque. Aujourd’hui, si je reconnais que le travail de Vikernes sur Belus est respectable et cohérent, je ne peux qu’également remarquer que d’autres groupes ont repris l’héritage de Burzum pour l’amener plus loin. C’est ce pas en avant que j’aurais aimé entendre, de manière plus marquée.
