
Bataclan, Paris, 27 Janvier 2010
Ma curiosité musicale m’incite quelquefois à me laisser tenter par des concerts d’artistes vers qui, en temps normal, je ne me serais pas tourné. Il en fut le cas le 27 janvier dernier, où j’allais retrouver le Bataclan pour la première fois de l’année 2010, en compagnie des canadiens de Billy Talent, venus défendre sur scène leur 3e album (intitulé sobrement III). Autant vous avouer tout de suite que je ne connais que très peu le groupe : après une écoute du dernier album, leur rock-punk assez frais m’avait plutôt séduit, comparativement à la concurrence : "anciens" du créneau tentant de raviver des flammes créatrices depuis longtemps soufflées sur l’autel du consensus de masse, nouveaux se croyant déjà plus subversifs et enragés que leurs illustres aînés... Ma bonne première impression du groupe allait-elle survivre à l’épreuve du live ?
Je vous passe sous silence la première partie, pour le moins indigente : Sights & Sounds, qui nous a livré une sorte de d’emo post-hardcore plutôt bien exécuté, mais sans aucun feeling devant un public pas réellement réceptif (pour rester mesuré). Une erreur de casting vraisemblablement. Je rêve réellement d’un monde où les premières parties n’auraient pas pour seule utilité de frustrer le public ou de permettre aux derniers retardataires d’arriver... Pourquoi toujours être dans l’idée que le groupe en première partie ne doit pas faire d’ombre à l’excellent groupe qui suit, groupe qui, lui, saura faire chavirer les foules...
J’en profite alors pour regarder autour de moi et jauger le public. Au niveau de l’affluence, le Bataclan est au deux tiers plein, j’arrive sans problème à me caler en milieu de fosse et à avoir un espace vital convenable. Autre remarque : c’est jeune, très jeune, je suis parmi les plus vieux, hormis bien évidemment les parents venus accompagner leurs petits sauvageons, qui se regroupent en fond de scène, comme des surveillants épiant le pit, cour de récré de la soirée. Évidemment le taux de groupies au mètre carré frise celui d’un concert de Placebo et je me sens un peu seul en fosse, arborant fièrement mon tee-shirt Gojira, tel un bouclier face à tant d’amouuuur de la musique (ou plutôt de la belle frimousse du chanteur).
Il est à peine 20h30 quand le quartet entre en scène, avec un enchaînement Devil in a Midnight Mass / This Suffering, titres apparemment très attendus, au vu de l’énergie déployée par la jeunesse sautillante. Dès les premiers morceaux, on comprend mieux l’engouement du public pour le groupe : c’est très accessible, bien ficelé, à la limite du commercial, mais avec un petit supplément d’âme qui avait déjà attiré mon oreille. Plusieurs autres titres s’enchaînent, le public semblant d’ailleurs plus réceptif aux morceaux des deux premiers albums, presque tous "karaokisés" comme à la belle époque de Patrick Bruel 1er : les paroles des chansons parlent aux kids, qui y trouvent de quoi nourrir leurs romances, ou de quoi se rebeller contre cette société vraiment pas cool.
La première partie du set me tient réellement en haleine : les compositions sont assez convenues, mais la recherche de riffs est assez originale, les breaks plutôt bien maîtrisés. On sent de grosses influences sous-jacentes ou des accents qui tirent vers des groupes comme The Police pour les structures vocales et les chœurs (très présents), vers Muse pour la recherche de sonorités et vers Bad Religion pour les mélodies et le phrasé. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça mange à tous les râteliers, mais il y a une sorte de cohérence. Par contre, premier point noir, la balance du chant : très en retrait, on a l’impression que le brave Ben a besoin de pousser un max sa voix pour être entendu... Dommage, car la voix du chanteur est très atypique, assez nasillarde il est vrai, mais elle contribue à réellement donner plus de personnalité au groupe. Pour ce soir, ça semble raté.

Pour ce qui de l’échange avec le public, le groupe n’est pas non plus au top : mis à part un « Bonsoir Paris » (en français) et un très convenu « Quelle joie d’être de retour après notre passage à Rock en Seine ! » (en anglais), c’est le quasi néant. Pour un groupe qui se doit de flatter son public, je trouve ça un peu léger... mais les premiers rangs sont tellement dedans que le groupe n’a pas besoin de forcer le talent, si vous permettez ce jeu de mot pas très drôle. Au bout de 40 minutes de set, la sauce qui avait bien pris commence un peu à tourner : les ficelles deviennent de plus en plus grosses et l’ennui pointe le bout de son nez, sauf bien sûr pour les petites toupies survoltées. L’ambiance est clairement plus dans la salle que sur scène : le chanteur est vraiment à l’arrache, voire grimaçant sur les montées, les guitaristes assurent, mais sont plantés comme des piquets de part et d’autre du chanteur. C’est statique, les musiciens ne vont pas se chercher pour jouer ensemble, ça manque sérieusement de pêche. Ca fait le boulot, sans plus. Try Honesty, l’un de leurs singles les plus connus, signe la fin du set, au bout de... hein ?... à peine 55 minutes.

La déception gagne un peu la foule, qui peine à réclamer ses rappels. C’est le titre Devil on my Shoulder qui lance la séance de rattrapage. Là encore, le sentiment d’avoir tout entendu revient très vite. L’absence quasi-totale de relecture des morceaux semble aussi avoir contribué à ce sentiment. J’ai bien écrit quasi-totale, car c’est par la force des choses que le titre Devil on my Shoulder a été embelli d’une improvisation du guitariste, servant à meubler la pause prise par le chanteur, apparemment pour "évacuer" nous dit-il, accompagnant son propos d’un geste mimant un reflux gastrique ... Peut-être un semblant d’explication à sa prestation vocale nettement en-deçà ce soir. Pour une fois qu’il se passait quelque chose de "musical", de pas écrit, de spontané, c’est un peu ballot de se dire que ce n’était absolument pas prévu... Les deux derniers morceaux sont rapidement expédiés : les tubes Fallen Leaves et Red Flag produisent le climax escompté, le groupe finit sur une belle note. Il est 21h40, le set a duré 1h10, les petits écoliers vont pouvoir se coucher tôt, personne ne sera en retard demain en cours.

A l’heure du bilan, l’impression est clairement mitigée : le groupe manquait d’énergie ce soir, et a à peine su surnager sur celle de son public, conquis d’avance. En termes de jeu de scène et de compositions, le groupe n’a pas encore les reins assez solides pour une tête d’affiche. En festival, sur un set de 40 minutes, ça peut être explosif et assez court pour ne pas lasser. Mais voyez-là les remarques d’un vieux ronchon qui décortique tout ce qu’il voit et entend : si j’en crois les remarques perçues au hasard de mon périple vers la sortie du Bataclan, c’était « EX-CE-LLENT », voire « MORTEL ». Que voulez-vous, il faut que jeunesse se passe...
Setlist :
Devil in a Midnight Mass
This Suffering
Line & Sinker
Rusted from the Rain
Saint Veronika
Surrender
This is how it Goes
The Dead can’t Testify
Diamond on a Landmine
The Ex
Turn your Back
Try Honesty
Devil on my Shoulder
Fallen Leaves
Red Flag
