
(2008)
Dès lors que l’on a commencé à s’intéresser à la musique progressive à partir des années 90’s, Dream Theater semble être la porte d’entrée, sinon idéale, du moins incontournable. Réussir à « populariser » (on se comprend) un genre par définition élitiste et relégué depuis une plombe dans les oubliettes du rock constitue déjà un exploit en soi qui vaut mille et mille courbettes aux New-Yorkais. Normal dès lors qu’une furia compulsive touche la jeune génération de progueux qui découvre alors Fates Warning, Shadow Gallery, Symphony X, sans même parler des innombrables side-projects des membres de Dream Theater. Après une bonne décennie d’albums conceptuels bourrés ras-la-gueule de moments entrés au panthéon, le soufflé retombe immanquablement. La qualité purement artistique des nouveaux albums du quintette de la Grosse Pomme décroit sensiblement alors que la popularité du genre n’a jamais été aussi haute (n’ergotons pas là-dessus) et que le mouvement gagne en lourdeur purement métallique. Disons-le franchement, après dix ans, on commence à en avoir un peu marre, et on se tourne vers des choses un peu moins musculeuses, on glisse vers une musique qui, sans sacrifier la technique, privilégie néanmoins l’émotion, on se tourne vers le passé également, et vers tous ces groupes qui ont véritablement fondé la musique progressive, on recherche une épure, on cherche la substantifique moelle de la musique. Et tout ça nous éloigne encore et toujours plus du metal-prog, que l’on continue à suivre, mais de loin, en ricanant de voir que, à l’exception très notable de quelques groupes qui n’ont de cesse de côtoyer la perfection d’album en album, toute l’originalité de cette musique s’est dissoute dans un grand concours de vitesse et de lourdeur.
Et puis vint le nouvel album d’Ayreon.
Car celui-ci n’est rien d’autre que le meilleur album de metal-prog entendu depuis au moins Metropolis pt2 de Dream Theater en 1999. Tout ce qui fait l’essence du metal et du progressif y est condensé, et atomisé par une perfection à laquelle on n’osait même plus rêver. Au diable les jeux débiles de « qui a la plus grosse ». Ici, on a retrouvé ce qui a fait la musique progressive : la volonté de se dépasser mais aussi et surtout de dépasser les clivages musicaux. Arjen Lucassen n’a pas peur, dans cet album, de mêler à sa base musicale des sonorités indus, des instruments à vent, des arrangements électro, ou encore de la musique celtique. Rien de fondamentalement innovant ou audacieux, mais une manière de procéder de laquelle ressort à la fois le travail et le sérieux de l’entreprise, mais également une réelle fraicheur. Les compositions alternent morceaux longs découpés en plusieurs phases et chansons rock efficaces. La complexité et la technicité apparente n’étouffent à aucun moment la puissance pure et l’accroche instinctive à ces morceaux. Quant à l’interprétation… bon Dieu cette interprétation…
Mais reprenons un peu les choses au début. Car cet album, bien que parfaitement autarcique et suffisant à lui-même, s’inscrit dans une discographie extrêmement cohérente qui n’a eu de cesse de ressasser les mêmes questionnements, de créer des interactions parfois évidentes, parfois plus obscures, et au sein de laquelle on retrouvera tout autant des perles que des choses un poil plus anecdotiques.
Avec ce 01011001, il s’agit rien de moins que de conter la création de la race humaine par des entités extraterrestres à l’agonie qui ont vu dans la création d’une nouvelle race générée au départ de leur ADN (apporté sur la Terre via une comète qui a, au passage, anéanti les dinosaures) le seul moyen de perdurer. D’accord, présenté de la sorte, ça ne paie pas de mine, mais l’écriture est telle que, avec le livret en mains, on suit cette heure quarante de musique comme un bon vieux livre de SF. Et derrière l’aspect que d’aucuns trouveront au mieux fantaisiste, au pire débile et à peine digne d’un apprenti-geek de treize ans, Lucassen parvient à susciter quelques questionnements qui font mouche, en mettant en parallèle les réflexions de l’entité créatrice et la description de notre quotidien étriqué. Le premier disque est à ce titre extrêmement prenant, car entièrement dédié au déclin de ce peuple qui a perdu l’envie de survivre et la notion de tout sentiment, étouffé qu’il est sous sa propre technologie et sa science toute-puissante. Le second disque, quant à lui, est centré sur les humains, observés et influencés par leurs créateurs, et Lucassen rappelle au passage cette merveilleuse propension à tourner en rond et à commettre encore et toujours les mêmes erreurs, en ouvrant et clôturant le disque sur deux apocalypses.
Pour mettre en musique et donner vie à ces thématiques et cette histoire, Lucassen s’est tout bonnement surpassé. Et les 17 invités interprétant ces morceaux, boostés par l’ampleur du projet et la qualité des chansons qu’on leur met dans les mains, donnent le meilleur d’eux-mêmes. La palme de l’interprétation revenant sans conteste à Anneke Van Giersbergen (ex-The Gathering, Agua de Annique) et Jonas Remske (Katatonia). Etrangement, ce sont deux chanteurs qui ne font pas partie de groupes purement metal-prog, et qui ne s’encombrent dès lors pas de certains tics parfois assez encombrants. Qu’il s’agisse de leurs deux extraordinaires duos We are forever et Waking dreams, ou de leurs interventions en solo, ils sont tous deux abondamment exploités et donnent la pleine mesure de leur talent. Autre chanteur fortement mis à contribution, Tom Englund (Evergrey) met beaucoup d’énergie dans son chant, mais il perd un peu de son timbre si caractéristique. Daniel Gildenlöwe, quant à lui, est tout simplement éblouissant. Relativement peu présent par rapport à d’autres, il met une telle conviction dans son chant que c’en est presque troublant (écoutez la puissance qu’il dégage dans le chorus de The age of shadows). Et comment ne pas mentionner Jorn Lande, dont chaque intervention prend aux tripes ? On pourrait tous les passer en revue, ils méritent tous des éloges. Et Lucassen encore plus qu’eux tous réunis, pour avoir réussi à combiner toutes ces voix pour que chacune puisse se dégager, pour qu’aucune ne se mette en tête d’écraser les autres, pour avoir eu ces coups de génie en concevant certaines alliances improbables.
Il serait toutefois injuste de n’applaudir que les interprétations des vocalistes, car ces merveilleuses voix sont avant tout posées sur des chansons pour lesquelles les superlatifs manquent. On ne va pas faire du track by track qui consisterait à trouver à chaque fois de nouveaux éloges. On se contentera de rappeler que des morceaux comme The age of shadows/We are forever, Beneath the waves, Liquid eternity, Waking dreams, ou River of time, on n’en a tout simplement plus entendu depuis des années.
Un album pareil peut tout autant redonner un coup de jus au genre en dynamisant la concurrence, qu’il peut également être un de ses fossoyeurs, en devenant un mètre étalon auquel on comparera impitoyablement toutes les productions des prochaines années. Et vu les années de travail nécessaires pour mettre boîte pareille pièce et réunir tous les intervenants, inutile d’attendre rapidement un successeur à ce 01011001, successeur pour lequel on aurait bien envie de déjà suggérer Mariusz Duda (Riverside) au casting…
