
Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 18 mai 2009
Ayant déjà vu une bonne douzaine de fois la divine mezzo-soprano suédoise, qui compte parmi mes favorites depuis la vision d’un superbe Rosenkavalier à la Bastille en 1998, j’étais quelque peu inquiet quant à l’idée de la voir chanter du baroque. Oui, elle était très en forme en février dernier, en ce même Théâtre des Champs-Elysées, pour une mise en scène démente du Thésée de Lully ; sa Médée, furieuse et démoniaque, restait néanmoins plus dans ses cordes, l’opéra restant son plus beau cercle de jeu. Oui, elle a enregistré nombres de disques baroques, oui, son récital à Pleyel avec les Arts Florissants de William Christie en octobre dernier était superbe... Mais un récital aux Champs-Elysées est toujours un pari risqué, une forme de quitte ou double. Y mettre le public dans sa poche n’est pas chose facile.
Un récital aux côtés du petit ensemble Concerto Copenhagen, avec lequel elle vient d’enregistrer un album simplement intitulé Bach, donc. La salle n’est pas complète. Au troisième rang, j’admire l’orgue du théâtre, pour lequel j’ai une forme d’affection. Il est d’ordinaire relégué au fond à droite lors des concerts, comme oublié ; ce soir, il est au centre de la scène, attendant Lars Ulrik Mortensen, l’émérite claveciniste et chef, directeur artistique du CoCo (tel est le surnom de l’ensemble) depuis dix ans. Les musiciens arrivent, applaudis discrètement (trop discrètement, devrais-je dire, mais c’est souvent le cas à Paris, il faut bien le dire), et s’installent. Le premier violon s’approche discrètement de l’orgue pour s’assurer qu’il fonctionne et donner le la. Pas de chance, rien n’en sort. Le musicien s’acharne sur les touches, rien. Un hautboïste quitte la scène pour prévenir les techniciens ; deux d’entre eux arrivent, vérifient les câblages et rebranchent l’appareil. Le public s’en amuse doucement. Les techniciens repartent, et arrivent ensuite Lars Ulrik Mortensen et Anne-Sofie von Otter. Lui, en costume discret, s’installe derrière son clavier, dos à la scène, elle, en veste fleurie façon Kenzo, s’installe sur une chaise placée en retrait à droite de la scène.

La première moitié du programme est consacrée à Bach, et commence par la cantate BWV 35 composée par Bach en 1726, Geist und Seele wird verwirret (L’esprit et l’âme sont confondus). Le premier mouvement est orchestral, une Sinfonia de cinq petites minutes ; immédiatement, l’ensemble fait corps, et la cohérence du son nous frappe. Mortensen est extrêmement mobile. Assis sur son fauteuil, il trépigne presque, mais sans jamais être grotesque. Lorsque la partition à l’orgue nécessite juste qu’il joue de la main droite, il dirige de la main gauche ; lorsqu’il joue des deux mains, il dirige du regard, projetant son visage sur les côtés ou en avant, affichant un énorme sourire pincé par la concentration. Les musiciens semblent heureux de jouer ensemble, ce qui se ressent dans l’exécution, puissante mais presque guillerette. Une fois le mouvement terminé, la cantatrice se lève, et rejoint Mortensen, son livret en main. La première minute, qui voit les violons dialoguer, laisse place à l’orgue et à la cantatrice, qui reprend les deux premiers vers de l’air : Geest und Seele wird verwirret / Wenn sie dich, mein Gott, betracht. Immédiatement, quelque chose est perceptible. Une lourdeur, une forme de poids dans sa voix. Plutôt que l’admiration et l’émerveillement dans le ton, on sent la gêne. La voix ne se projette pas, la respiration semble bloquée. Le motif orchestral d’ouverture se répète plusieurs fois, avant que la mezzo ne reprenne, mais celle-ci semble à chaque fois avoir autant de difficultés à faire face à l’ouvrage, même dans le registre mezzo où elle excelle d’ordinaire. Ce mouvement, de près de dix minutes, ne comporte pourtant que cinq vers au total, répétés tout du long, mais même le dernier passage semble chanté avec douleur. L’entendant nous-mêmes difficilement, nous imaginons qu’au fond du parterre, et pire, aux balcons, la chose doit être à peine audible. Pour le court récitatif qui suit, où elle est accompagnée de l’orgue seul, elle semble plus à l’aise, mais chante la chose de façon presque mozartienne, trop détachée. Pour l’air suivant, les problèmes reviennent ; le Gott hat alles wohl gemacht, où le alles est normalement fait de volutes délicates montant dans l’air, est ici complètement plombé. Avec la fin de l’air vient la fin de la première partie ; le public n’applaudit pas car la cantate n’est pas terminée, mais cette absence semble plutôt condamner ce qui vient d’être entendu. Le visage d’Anne-Sofie von Otter semble fermé, grave ; elle se rassied. Pour la seconde partie, même alternance Sinfonia - récitatif - air, et tout se passe de la même façon. On espère un relâchement, mais rien ne vient. L’aspect étriqué de la performance vocale s’oppose à l’aisance des musiciens, et au plaisir visible de Lars Ulrik Mortensen. Dans son costume presque trop court, il semble mimer la liberté absolue du corps : il joue parfois en danseuse, il tape du pied gauche sur le sol de façon presque frénétique : la musique semble entrer en lui. Tout ce qui se refuse à Anne-Sofie von Otter. Après cette oeuvre timidement applaudie, l’orchestre reprend seul quelques minutes pour une Sinfonia extraite de la cantate BWV 12. La mezzo-soprano se relève ensuite pour l’air tiré de la cantate BWV 54, dont le motif d’ouverture est inoubliable ; là, elle semble enfin respirer, son visage s’éclaire quelque peu, et ses yeux retrouvent la vivacité dont ils sont coutumiers. Cela se ressent toujours dans la cantate qui suit (BWV 197), dont les vers Que chagrins et soucis somnolent dans le sommeil d’une confiance enfantine semblent faire écho dans la salle. Les applaudissements suivant chacune des dernières pièces sont plus nourris. A l’entracte, les spectateurs sont toutefois inquiets, et échangent des avis mesurés sur la tiédeur, voire la fadeur de la performance du soir. Les fumeurs se retrouvent à l’extérieur, une bouteille de Pilsner Urquell ou une coupe de Ruinart à la main (soyons triviaux pour une seconde : le bar du lieu est le plus noble de tous ceux des théâtres musicaux parisiens). On espère que le passage à des langues plus souples pour la seconde partie permettra à la mezzo-soprano de retrouver ses marques.
Le public qui retourne en salle constate qu’un clavecin a remplacé l’orgue. Les musiciens reviennent, et même rituel, le premier violon teste l’appareil, à peine audible, ce qui amuse ses comparses. La seconde partie doit s’ouvrir sur l’un des six concerti grossi opus 3 composés par Haendel, le n°2. Alors que le chef s’assied sur son tabouret, un spectateur, situé peut-être en corbeille ou au balcon, hurle : "Moins fort, l’orchestre !", et un autre lui répond aussitôt : "Plus fort, la chanteuse !". Médusés, nous voyons alors Mortensen se lever, et aller voir, parmi ses musiciens, un hautboïste pleinement francophone. Ce dernier lui traduit à l’oreille les commentaires des spectateurs. Mortensen revient au bord de la scène et s’exclame en français : "Et le public est trop fort pour l’orchestre !". Il se rassied, comme si de rien n’était. Les musiciens, le sourire aux lèvres, commencent alors l’exécution de ce superbe concerto. J’ai personnellement du mal à me concentrer, angoissant quelque peu quant au retour d’Anne-Sofie von Otter qui doit suivre. La musique est pourtant superbe, bien que l’on puisse effectivement juger que l’orchestre joue fort, le clavecin étant tout juste audible, même dans les mouvements plus lents. Lorsque la cantatrice revient, c’est cette fois dans une superbe robe à fleurs, à couleur dominante verte. Elle se place cette fois derrière le clavecin, comme si elle voulait se mettre à l’abri derrière l’orchestre. Et là, le public est témoin d’une métamorphose. Dès les deux extraits d’Agrippina, l’opéra de Haendel créé à Venise en 1710, le visage de la chanteuse se transforme. La légèreté de la langue italienne et le ton de comédie des vers de l’opéra semblent avoir totalement changé la donne. Voilà qu’Anne-Sofie von Otter se met à jouer le rôle, et ce de la plus belle façon. Ses yeux commentent le texte, ses bras s’animent, et pour la première fois, on a l’impression d’un partage absolu entre elle et l’orchestre. Les musiciens semblent d’ailleurs apprécier le changement, échangeant des regards mutins. Le public applaudit et crie enfin bravo. Lorsqu’elle s’assied pour laisser place à un autre concerto grosso (le n°5 opus 3), c’est cette fois le visage satisfait. Le concerto passe très vite, car cette fois, le public en veut plus. Pour l’aria Verdi prati tiré de l’opéra Alcina, au rythme plus lent et romantique, von Otter se retrouve dans son élément, retrouvant un visage jeune, espiègle, et on sait enfin que la malédiction est conjurée, et que l’on a retrouvé notre diva. En chantant vertes prairies, forêts charmantes, vous perdrez votre beauté, son regard ironique semble réellement nous donner une prédiction. Lorsque sont interprétés ensuite un récitatif et l’air Resign thy club and lion’s spoils de l’opéra Hercules, on est conscient d’assister au summum de la soirée. Ayant retrouvé toutes ses possibilités techniques, Anne-Sofie von Otter exulte : les vers en anglais, pourtant difficiles à articuler à une telle vitesse (Resign thy club and lion’s spoils, and fly from war to female toilst, for the glittering sword and shield, the spindle and the distaff wield !) semblent ne lui poser aucun problème, et voilà qui est clair, nous avons Dejanira devant nous, priant son mari Hercule de reposer les armes. La voix est projetée vers l’avant, d’une puissance tout à fait contrôlée, réellement impressionnante, et jamais couverte par l’orchestre. Les applaudissements éclatent dès la dernière note terminée, et des roses sont lancées sur scène, ramassées peu après par la chanteuse, qui s’incline humblement, le chef à ses côtés. Elle reviendra ensuite pour trois rappels, le public la rappelant à chaque fois, semblant lui avoir pleinement pardonné les erreurs de la première moitié du spectacle. Le dernier air, chanté une rose à la main, au bord de la scène, se termine sur une note tremblante d’émotion.

C’est plutôt surpris que le public quitte la salle : les amis regrettent la disparité entre la première et la seconde partie, commentant les changements d’attitude de la chanteuse. On tentera donc d’oublier ces imperfections chez Bach, pour ne retenir que la très belle aisance exprimée chez Haendel. Mais surtout, on retiendra la noblesse du Concerto Copenhagen, et son interprétation tirée au cordeau tout au long du spectacle.
Pour illustrer la fin de cette chronique, voici une vidéo de l’air Resign thy club and lion’s spoils de Haendel, chanté cette fois par Joyce DiDonato (mise en scène de Luc Bondy pour l’Opéra Garnier en 2004, orchestre Les Arts Florissants, direction William Christie. Disponible en DVD chez Bel Air Classiques).
