
Sega (1986-1990)
Lorsqu’on prend la peine de fouiller les multiples couches géologiques de l’histoire du jeu vidéo, on tombe immanquablement sur les reliques des "mascottes malchanceuses", ces personnages pelucheux un temps pressentis pour symboliser un éditeur de jeu (Bubsy chez Accolade, Aero the Acrobat chez Sunsoft, etc...), voire toute une gamme de consoles. Nintendo, qui a la fidélité chevillée au corps, a très tôt opté pour Mario et s’y est sagement tenu depuis un bon quart de siècle. Sega, du temps où il existait encore en tant que principal challenger de Nintendo, n’a jamais cessé de proposer des mascottes-wannabe par pleines fournées, y compris et surtout une fois que Sonic fut installé en tant qu’emblème de constructeur japonais. Avant 1990, Sega restait un acteur fort mineur sur le marché des jeux vidéo. Les causes en étaient à chercher, entre autres, du côté du marché japonais, bien plus stratégique que l’américain à l’époque (pour ne même pas parler du marché européen), qui ne lui avait jamais réservé un bon accueil, totalement dominé qu’il était par Nintendo et Nec. Une autre raison tient aussi à l’absence de mascotte charismatique qui aurait pu jouer le rôle de produit d’appel pour la Master System. Pourtant, il est un personnage qui aurait pu aisément jouer ce rôle et qui, bien que jamais officiellement adoubé par Sega, devint bien vite le symbole officieux de la Master System dans le coeur des joueurs. Ce personnage, c’est Alex Kidd, un garnement aux oreilles pointues, maître d’arts martiaux à ses heures, qui connut un certain succès d’estime durant ses 5 malheureuses années d’existence. La première apparition de ce héros miniature remonte à 1986, avec Alex Kidd in Miracle world et pour un coup d’essai, ce fut un coup de maître.
Longtemps livré en bundle avec la console, cet épisode fondateur s’imposa comme une réussite majeure et compta parmi les meilleurs spécimens du genre jusqu’aux dernières heures de la 8-bits de Sega. Techniquement plus séduisant et beaucoup moins répétitif que Mario Bros, le jeu péchait cependant par un univers assez restreint et une durée de vie assez courte : on était loin des niveaux interminables et des nombreuses warp-zones du plombier de Nintendo. Les vieux briscards se rappelleront avec émotion des nombreux éléments propres à ce jeu mythique : la petite boulette de riz qu’il fallait manger pour terminer le stage, les blocs surprises qui libéraient à l’occasion un fantôme invulnérable, la possibilité d’acheter du matériel avec l’argent récolté en cours de jeu (notamment une petite moto très rapide et un hélicoptère à pédales) et surtout, les rencontres avec les lieutenants du roi Yanken, qui se réglaient à grands renforts de duels de « Pierre-Papier-Ciseaux ». Il s’agissait d’une autre vision du jeu de plates-formes, tout simplement, qui comptait sur le plaisir apporté par la découverte de nouveaux décors et de nouveaux ennemis pour assurer la replay-value.
Le soufflé retomba malheureusement dès le second épisode deux ans plus tard, qui fut également la première et unique apparition du petit héros en salles d’arcade. Alex Kidd & The Lost Stars renouait avec un schéma beaucoup plus classique, celui d’une succession de stages linéaires dans lesquels l’action se limitait à sauter au dessus d’ennemis et de trous. Une copie studieuse et peu inspirée de Mario, où le faible nombre de stages différents se voyait compensé par l’obligation de recommencer ces derniers avec une difficulté accrue. En dépit de la volonté de proposer un univers farfelu et coloré et même quelques tentatives primitives de synthèse vocale, l’originalité du premier épisode avait disparu, et The Lost Stars ne gagna jamais d’autre réputation que celle d’un jeu ennuyeux et anecdotique.
1989 vit la sortie de deux jeux différents consacrés à Alex Kidd, dont le premier, Alex Kidd in the Enchanted Castle, était destiné à la nouvelle console de Sega, la célèbre Megadrive. En gros, cette version était un remake du premier jeu, dont il reprenait l’essentiel du gameplay avec quelques changements cosmétiques mineurs, notamment au niveau des stages, des adversaires et de la plus grande occurrence des duels de Pierre-Papier-Ciseaux. L’évolution était donc principalement d’ordre technique, encore que pas particulièrement flagrante. Cette unique version Megadrive restera dans les annales comme un petit produit sympathique et délassant mais qui ne faisait guère le poids face aux poids lourds des débuts de la Megadrive, comme Shinobi et Mickey Mouse. Déjà, il était clair que le brave Alex vivait ses dernières heures de célébrité. Quant au second spécimen, le mal-aimé Alex Kidd in Hi-Tech World, il s’agissait d’un jeu assez révolutionnaire pour son époque, trop peut-être. Pour moitié, il s’agissait d’un classique jeu de plates-formes dans la lignée du précédent. Mais l’autre aspect de Hi-Tech World était plus que novateur, puisqu’il s’agissait d’un jeu d’aventure en temps réel dans un immense manoir. Alex devait explorer l’endroit, discuter avec divers personnages, trouver des objets ou passer des coups de téléphone, certaines de ces actions n’étant réalisables qu’à certains moments de la journée. Il en résultait une difficulté terriblement frustrante puisqu’on pouvait oublier d’effectuer une action cruciale au bon moment et se retrouver coincé bien plus tard dans la partie. La séquence plates-formes, simpliste et peu maniable, n’améliora pas l’impression assez négative qu’on retirait de Hi-Tech World. En outre, il ne s’agissait pas d’un jeu spécifiquement développé pour Alex Kidd puisque dans sa version originale japonaise, les personnages et l’univers reprenaient ceux d’un manga nommé Anmitsu hime, inconnu en Occident. La présence d’Alex ne se justifiait que parce que ce personnage était déjà familier au public occidental.
Ce constat permet de mettre en lumière le principal problème qui entraîna la mise au placard prématurée de cette mascotte oubliée, pourtant tout aussi valable qu’une autre : Alex fut utilisé sans discernement en fonction d’impératifs marketing. On retrouve un autre exemple typique de ce phénomène dans le Alex Kidd : BMX trial, une course en 2D isométrique qui s’avèrait un simple clone d’Enduro Racer, grimé de manière à séduire un public plus enfantin. De ce fait, Alex Kidd fut l’un des rares Sega-Heroes à ne disposer d’aucun univers qui lui soit propre. Cette utilisation en fonction de besoins transparaîtrait encore dans son ultime aventure, le Alex Kidd in Shinobi World de 1990, pour un résultat heureusement tout à fait appréciable. Le jeu était tout simplement une parodie du célèbre Shinobi dans laquelle on retrouvait les stages, les ennemis et les boss de ce célèbre jeu de ninja dans une configuration plus colorée, proche des SD ("Super-Deformed") dont le public japonais raffolait. Dramatiquement simple à boucler - à peine une demi-journée pour un jour standard - mais extrèmement vif et souple pour un jeu 8-bits, Alex Kidd in Shinobi World eut au moins le mérite de clôturer la carrière du personnage sur une note positive.
Et aujourd’hui ? Alex Kidd est cantonné à quelques fugaces apparitions dans d’autres jeux : personnage caché d’un jeu de tennis récent, clins d’œil discrets et uniquement perceptibles par les geeks dans d’autres softs... Il se dit que le studio en charge de la licence souhaiterait la ramener dans l’esprit du public. Peut-être pour le 20e anniversaire de sa mise en bière virtuelle, qui sait ? Mais cela intéressera-t-il quelqu’un d’autre qu’une poignée de nostalgique des années 80 et de collectionneurs compulsifs d’oldies ?
