vendredi 1er juin 2012
 
 
 

Al Pacino - Entretiens avec Lawrence Grobel

(2008)

Les biographies et autres ouvrages d’entretiens peuvent rapidement virer aussi bien à l’exercice de style vain et putassier qu’à la prose neutre et sans éclat du biographe qui aligne anecdotes connues et détails familiaux à peine plus intéressants que ceux du voisin. Parmi ces ouvrages égotiques, si une biographie parvient pratiquement toujours à s’en tirer par quelques pirouettes stylistiques qui font sourire les fans, toujours ravis de s’entendre dire qu’ils ont bon goût, on n’en dira pas autant des recueils d’entretiens, où l’on s’imagine, et ce de manière immuable, le biographe et l’artiste assis face à face à côté d’un âtre, ressassant un passé glorieux pour les besoins, au mieux, d’une grosse facture à payer, au pire, de la satisfaction narcissique d’une vieille gloire éloignée des projecteurs contre son gré.

Et l’ami Pacino dans tout ça ? Bien évidemment, cet über-acteur n’a pas besoin d’un bouquin avec sa photo dessus, ni pour payer les factures, ni pour satisfaire son égo d’artisan intègre et bosseur. Si l’on en croit l’auteur, il a d’ailleurs fallu insister auprès de ce mètre soixante-huit de talent condensé pour qu’il accepte le principe même du livre. Et, bien évidemment encore, le grand Al n’allait pas donner son accord pour un bouquin pépère comme on en trouve des cent et des mille.

L’ouvrage que l’on tient dans les mains est donc à la croisée des chemins entre l’entretien et la biographie. Concrètement, il s’agit d’une compilation de plusieurs interviews (la plupart publiées en leurs temps), toutes menées par Lawrence Grobel, au cours de la carrière de Pacino, de son explosion médiatique jusqu’à nos jours. L’auteur mentionne à plusieurs reprises les liens d’amitié qui le lient avec l’acteur et ceux-ci se ressentent dans les entretiens. Non pas, justement, parce que le ton serait celui de la confidence, voire de la confession propre à satisfaire n’importe quel voyeurisme de bas-étage, mais bien parce que le ton est celui, décontracté, de deux amis qui se parlent sans se soucier du comment ni du pourquoi. Il y a bien évidemment un petit tâtonnement au début du premier entretien, quand les deux hommes se cherchent et se découvrent (Pacino étant d’ailleurs celui qui des deux qui jauge le plus l’autre), mais cela se termine avec des interviews menées au restaurant, autour d’un terrain de sport après une bonne suée, voire carrément durant un cours dispensé par Lawrence Grobel.

Ces différents entretiens, menés aux moments-clés de la carrière d’Al Pacino, permettent de redécouvrir l’homme et son art. Les questions sont franches, judicieuses, précises, et les réponses le sont tout autant. Aucun sensationnalisme racoleur n’est prévu au cahier des charges, et si des détails personnels sont révélés, ils le sont pour justifier le parcours de Pacino. Certains sujets plus délicats, comme le refus de participation de Robert Duvall au troisième volet du Parrain sont évoqués à la fois avec pudeur et franchise, les non-dits étant suffisamment éloquents pour apporter au cinéphile toutes les informations qu’il pourrait rechercher. Par ailleurs, si l’on savait Al Pacino féru de théâtre, et plus particulièrement de Shakespeare, on se rend seulement compte à la lecture de ces différents entretiens à quel point il est dévoré de l’intérieur par cette passion, son activité au cinéma semblant presque secondaire pour lui.

L’optique étant celle de la retranscription d’entretiens menés à divers moments, le bouquin pourra sembler non exhaustif et on pourrait presque se sentir frustré de ne pas avoir plus de détails, plus d’impressions de l’acteur sur certains de ces films que l’on préfère : L’impasse, Révélations, Heat, Insomnia, parfois superficiellement évoqués, parfois oubliés. On se console en se rappelant que ces films se suffisent à eux-mêmes tant ils sont denses et tant l’interprétation de Pacino y atteint des pics d’intensité. Parfois on regrette que certaines questions soient pratiquement balayées, comme pour S1m0ne. Bien que très recommandable (malgré son final qui sent la réécriture), et bien qu’écrit et dirigé par le prodige Andrew Niccol (scénariste de Truman Show, scénariste et réalisateur de Gattaca et Lord of war), Pacino considère ce film comme mineur pour lui et semble nourrir quelques regrets qu’il ne développe pas. Cela ne gâche en rien le plaisir de la lecture, puisque le livre reste cohérent avec son approche, et ce d’autant plus que, à l’inverse, Pacino revient fréquemment, avec une ferveur jamais prise en défaut, sur certains films plus rares, notamment ses réalisations The local stigmatic et Looking for Richard.

Détail amusant, si le livre remplit parfaitement son office en nous en apprenant davantage sur Al Pacino, son œuvre, sa manière de travailler, et nous donne fort logiquement envie de nous replonger dans ses films (ceux que l’on préfère et ceux que l’on ne connaît pas), l’envie la plus pressante qu’il nous transmet est celle de nous (re)plonger dans l’œuvre de Shakespeare, tant la passion de l’acteur pour le barde suinte de ses mots.