vendredi 1er juin 2012
 
 
 

Accros du roc

Terry Pratchett (1994)

Seizième tome des annales du Disque-Monde, Accros du roc (Soul Music en V.O.) était l’un des romans présentant le potentiel le plus intéressant. Et comme on n’en est jamais à un paradoxe près en Fantasy, il s’agit finalement d’une des spécimens les moins convaincants parmi la bonne quinzaine d’œuvres pratchetiennes qui me sont passées entre les mains jusqu’ici. L’idée était pourtant originale : un barde de Ker-Gselzehc déniche dans une boutique extra-planaire une guitare douée d’une vie propre, qui émet des sons grinçants. Flanqué d’un nain souffleur de cor et d’un troll qui tape sur des cailloux, les trois musiciens amateurs débarquent à Ankh-Morpork et y déclenchent une hystérie jamais vue dans les annales du Disque. A l’encontre de toute logique historique et cosmique, la musique de rocs vient d’arriver sur le Disque-monde. La logique immanente des Plans se corrigeant d’elle-même, le barde devrait mourir jeune mais la Mort est en pleine crise existentielle et se demande une fois de plus "A quoi bon tout ça ?"

Comme toujours avec Pratchett, la transposition d’éléments modernes – en l’occurrence la mythologie rock – dans un contexte médiéval-fantastique est savoureuse (le batteur qui ne peut s’empêcher de redécorer – réellement - chaque nouvelle chambre d’hôtel où il séjourne, les managers véreux, les interdictions de jouer pour cause de trouble, les vestes à frange et à clous ou encore, les vénérables mages qui se conduisent soudain comme des petits merdeux à leur premier concert…) mais quelque chose coince. Le traducteur Patrick Couton (à qui il faudra un jour remettre une médaille pour toutes les nuits blanches et les rhumes de cerveau qu’il a du attraper en adaptant du Pratchett) n’est pas à mettre en cause. L’obstacle majeur auquel se heurte la traduction de cet ouvrage spécifique est simple et, à mon avis, insoluble : le rock et tous les concepts et clichés qui s’y rattachent restent des phénomènes purement anglo-saxons. Le vocable afférent et les références en V.O. sont parfaitement connues des fans de rock mais sans doute ignorées des autres. Du coup, la saveur de la version originale ne pouvait que tomber à l’eau. « Yeaaaah » ne peut pas devenir simplement « Ouaaaais » à l’écrit. La veste en jeans avec slogan Né dans la rune, de même l’idée de présenter un léopard sourd à la foule en première partie ne rendent pas aussi bien en français qu’en version originale. Il faut un sérieux tour d’esprit pour rattacher la déclaration « Ce sont vraiment des nains, là, sur scène » à un célèbre groupe de rock américain des années 90.

Tout au plus le traducteur parvient-il parfois à trouver un équivalent francophone (les Portes du pénitencier remplaçant ce qui devait être, j’imagine, Jailhouse rock à l’origine) ou encore, à adapter certains jeux de mots (notamment les groupes Laide Zibeline et I2.. !) Mais au final, l’impression que laisse Accros du roc doit ressembler à celle produite par le yé-yé sur un fan de garage-rock. En théorie, on peut pourtant estimer, avec une quasi-certitude, que les fans de Fantasy ont plus d’affinités avec le rock ou le Metal qu’avec tout autre style musical. Mais un roman doit s’adresser à tous, paraît-il...