
Richard Linklater (2005)
Philip K. Dick a été mangé à toutes les sauces au cinéma. Parfois pour le meilleur (je ne citerai pas de nom, nous pensons tous au même film de référence) mais aussi souvent pour le pire (je ne citerai pas davantage de nom car nous pensons certainement tous à des films différents). Les raisons de cet intérêt et de cet engouement : l’auteur est tout simplement un visionnaire et est toujours parvenu à calquer des problèmes sociétaux contemporains (à son époque, mais également à la nôtre) sur des récits fantaisistes et futuristes. La raison de cette différence de traitement qui n’est pas toujours à l’avantage de l’œuvre adaptée : un imaginaire complexe, un bestiaire parfois loufoque et des réflexions qui ne demandent souvent qu’à être intériorisées et non pas déballée au détour d’un dialogue ou d’une mise en image poussive.
Hollywood n’a pourtant jamais eu peur du ridicule. Aussi peut-on se demander pourquoi il a fallu attendre si longtemps pour adapter ce que d’aucuns considèrent comme le chef-d’œuvre du maître (ceux qui ne partageraient pas cet avis sont cordialement invités à quitter cette page et à ne plus jamais pointer le bout de leur curseur sur ce beau site tenu par des gens de goût). Bon d’accord, le livre paraît totalement inadaptable, tant sur le fond que sur la forme. D’accord, son caractère intimiste et son désespoir suintant de chaque page ne risquent pas de ramener en masse l’ado américain moyen tel que les studios se les imaginent. Mais bon, un bon p’tit coup de crayon de Akiva Goldsman, l’homme qui a déjà fait se retourner dans sa tombe Asimov avec son charcutage opéré sur le script de I, Robot aurait sans doute pu rajouter quelques jolies scènes d’action et parsemer le scénar de punchlines dont il a le secret.
Mais bon, passons sur les sempiternelles rouspétances et réjouissons-nous car non seulement l’histoire a plus ou moins bien été adaptée, mais en plus le réalisateur de School of Rock (il n’a pas fait que ça, on est d’accord) est parvenu à trousser un assez bon film sur base de ce matériau délicat.
L’histoire est plus ou moins bien adaptée, on l’a dit. Les grandes lignes y sont, les délires sous influence des protagonistes (Dick a pratiquement inventé le dialogue tarantinesque) sont bien présents, et servis par des acteurs qui s’en donnent à cœur joie (mention spéciale à l’inénarrable Robert Downey Jr), la perte de contrôle de Fred/Bob Arctor est bien rendue, et l’ambiance généralement pesante, paranoïaque, plombe bien toute réminiscence d’émoi primesautier. Diantre, que de louanges ! Alors pourquoi « plus ou moins » ? Ben tout simplement parce que, autant on a fréquemment les larmes au bord des yeux à la lecture du roman, et autant on se sent contaminé par le désespoir plein et entier du récit, autant à la vue du film, on apprécie que l’esprit ait été conservé, mais sans parvenir à s’immerger dedans. Et pourtant on s’était mis dans de bonnes dispositions, on voulait l’aimer ce film, mais un mystérieux quelque chose empêche d’assimiler le ressenti. Probablement parce que ce ne sont pas les mots de Dick, que le vécu des acteurs et du réal ne sont pas les mêmes et qu’ils ne parviennent pas à faire leurs les démons de l’auteur. Probablement aussi parce que là où le livre se ressentait, se vivait, le film est plus démonstratif et moins viscéral.
La réalisation et les partis pris du film sont pourtant payants. Le traitement de l’image est déstabilisant, et même s’il est parfois complètement foireux, il permet de rentrer dans un univers différent et unique, même s’il est défini dans un espace et un temps déterminés. Cela permet également l’incorporation d’effets spéciaux qui n’auraient pu être réalisés qu’en numérique et qui auraient sans l’ombre d’un doute perdu de leur impact (les visions de Keanu Reeves, les insectes, les hologrammes, etc.). Et surtout, cela permet de mettre en image la plus stupéfiante trouvaille de Dick : les complets brouillés. C’était génial dans le livre, et ça l’est tout autant dans le film. A cette différence qu’on est tellement subjugué par le rendu qu’on ne regarde pratiquement que ça, alors que l’idée même du complet brouillé est d’assurer une grande discrétion à celui qui le porte. On regrettera simplement que le réalisateur n’exploite pas à fond le concept, comme l’avait fait Dick en faisant du complet brouillé un miroir de la perte d’identité du personnage principal. Une fois encore, les allusions sont présentes dans le film, mais on n’y rentre pas comme ce fut le cas avec le bouquin. Outre le traitement de l’image, le réalisateur réalise globalement un bon film, pas très inventif mais fait avec passion et nécessité d’être fier de soi. C’est déjà énorme. Les acteurs restent convaincants même retouchés, mais ne bouleversent pas (à l’exception, on l’a déjà signalé, de Robert Downey Jr).
Est-on finalement satisfait du résultat ? Moui, le film est bien, mais le livre est mieux (non, ce n’est pas forcément le cas). Le livre aurait-il pu être adapté d’une meilleure manière ? Question piège, à laquelle on serait toutefois tenté de répondre par la négative.
